mardi 4 novembre 2008

Dieu et au delà (4)

4) Dieu : un monde à la recherche du père


Les grenouilles se lassant
De l’état démocratique
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.

(Jean de La Fontaine)

Les sociétés cherchent le père. En période difficile, là où la crise menace, où l’économie s’effondre, où les inégalités se creusent, où les citoyens « ne savent plus à quel saint se vouer » ; c’est, près de nous, Pétain, Mussolini, Franco, Hitler, Mao, Staline (« le petit père des peuples ») ; mais aussi De Gaulle, Churchill ; et encore Barak Obama.
Pas seulement en temps de crise ; notre monde, occidental ou non, hiérarchisé, est ordonné autour des chefs, élus, autoproclamés ou héréditaires ; le Prince de Machiavel, quelle que soit la façon dont il est devenu prince, en est l’archétype : le Secrétaire de la cité florentine ne disserte pas sur l’exercice et les finalités du pouvoir, mais sur la façon de le conserver.
Les princes sont mortels ; leur état, comme leur vie, sont éphémères ; même s’ils se font nommer « présidents à vie ». Ils sont notre recours et en même temps l’objet de noter vigilance critique.
Un seul échappe à cette triste condition des mortels, c’est Dieu. Ainsi Dante, dans la Divine Comédie : « Partout est son empire, et ici (au Paradis) son royaume ». Le grand avantage de Dieu sur les hommes qui exercent, en son nom ou pas, le pouvoir, c’est qu’il est immortel. Les Duce, Caudillo, Führer, Timonier, Guide, Président … passent, il reste.

Pourquoi chercher le père ? Et le chercher hors de notre monde ?
Victor Hugo, dans les Contemplations, s’élève contre cette recherche de notre salut hors de ce monde : « Pourquoi donc faites-vous des prêtres, quand vous en avez parmi vous ? » Mais ceux là précisément sont mortels, ils partagent notre condition, ils portent en eux les caractéristiques mêmes du provisoire, du conjoncturel, de l’existentiel et donc de l’inessentiel. Aussi bien les Rois de France étaient-ils tels par la grâce de Dieu, sacrés à Reims, héréditaires comme marque de la pérennité (éternité) génétique. « Le roi est mort, Vive le roi !» Mort dans son existence, non dans son essence.
Les rois sont morts ; Dieu aussi est mort dit Nietzsche ; mais il reste, comme forme suprême (l’Etre suprême de Robespierre) du sommet de notre hiérarchie sociale ; virtuelle certes, mais non moins réelle.



Le monothéisme ( le dieu des juifs, des chrétiens, des musulmans) a ceci de rassurant qu’il institue le culte du père ; ce culte nous apporte la sécurité, nous enseigne la morale, nous montre la voie. Le Catholicisme, qui conjugue la présence virtuelle de Dieu et sa « présence réelle », avec les rites de l’eucharistie et de la communion, la rédemption par le sacrifice du Christ, la croyance dans l’intercession de la Vierge et des saints, devient donc notre recours, inconscient ou délibéré, implicite ou explicite. Nous connaissons de nombreux exemples de personnes non pratiquantes, mais baptisées (par tradition), qui néanmoins désirent avoir des obsèques religieuses (ce fut le cas de François Mitterrand).

Le dogme catholique apporte deux types de réponse à notre recherche du père.

Le premier est que le père, précisément c’est Dieu.


Credo : « Je crois en Dieu le père tout puissant »
Pater : « Notre père qui êtes aux cieux »
Christ-Roi : fête liturgique célébrée le dimanche précédant Toussaint et marquant la fin de l’année liturgique

Ce père est « tout puissant », « créateur du ciel et de la terre », il est le seul en charge de la vie sur cette terre. (Benoît XVI, lors de son récent passage en France : « Ce monde que Dieu nous a confié »( et dont il reste donc le maître)

Ce père est unique :
Credo : « Credo in unum deum » qu’il faut traduire, « je crois en un dieu unique »
Commandements de Dieu (dans l’ancien testament) : « Un seul dieu tu adoreras … »
Le monothéisme, à la différence du polythéisme, n’admet aucun partage du pouvoir. Ce fut la querelle de l’arianisme (III° siècle), doctrine selon laquelle, dans la conception de la Trinité, le Père est supérieur, et non égal au fils ; ce qui d’ailleurs paraît évident à la lecture des évangiles, et dans la tradition du Pater : « Notre père qui êtes aux cieux, que votre volonté soit faite ».

Le troisième commandement interdit également de prononcer sans respect le nom du Seigneur : « Dieu en vain tu ne jureras … ». Là se trouve d’ailleurs l’origine du mot « Juron ». Dans nos campagnes autrefois, lorsque nos ancêtres paysans voulaient manifester leur mécontentement ou leur agacement, ils provoquaient Dieu, dans leurs dialectes, en l’appelant de tous les noms, voire en l’associant à une myriade polythéiste : « Nom de Dieu ! », « Putain de Dieu !», « Chien de Dieu !», « Bordel de Dieu ! », « Mille dieux ! », « Bordel de Dieu, de mille dieux ! ». Au point d’ailleurs que certains, par crainte de représailles divines, ou plus probablement pour sauvegarde des apparences, juraient de façon atténuée : « Mille dieux devenant « Mille deux », ou pour être plus clair « Mille un » ; C’est ainsi que « Par le sang de Dieu » est devenu « Palsambleu » et « Par Dieu », « Parbleu ».

Cette pratique fréquente des jurons (chez les hommes surtout, car le père éternel est aussi le concurrent du père ; les femmes se contentant, au pire d’invocations interdites par les Commandements : « Macarel » - en occitan « Maquereau » - ou « Puta » - en occitan « Pute ») offraient l’avantage du défoulement par la conjuration du sort, et surtout celui d’une matière simple à confession, pour le jour de Pâques :
- « Pardonnez-moi mon père parce que j’ai pêché »
- « Je vous écoute mon fils »
- « J’ai juré contre Dieu »
- « Combien de fois ? »

Et là, il fallait bien mentir ; ce qui donnait l’occasion de la deuxième rubrique dans l’aveu des péchés.
Mais quelle sécurité !

Dieu le père, notre unique référence.



Le deuxième type de réponse est que ce Dieu nous montre la voie et apporte remède et consolation.

Jésus: « Ego sum via, veritas et vita » (Je suis le chemin, la vérité et la vie) ; trois pôles fondamentaux où s’ancrent nos angoisses et se dessine l’espérance. Le chemin : c’est celui qu’on emprunte pour passer de la vie à la mort, celui sur lequel nos pas nous conduisent en toute circonstance, celui qui seul peut conduire à la vie éternelle. La vérité : elle est une et unique ; tout à l’opposé du monde angoissant de Pirandello (A chacun sa vérité), Jésus nous indique le vrai, dont il est le modèle ; vivre vrai : ne pas vivre dans le mensonge,dans l’erreur, dans l’incertitude. La vie : la vie que ne vient pas contrarier la mort, c’est la vie éternelle de l’âme dans la béatitude céleste (Saint François d’Assise – Cantique des créatures – Heureux ceux qui vivent dans votre très sainte volonté car la mort seconde (la mort de l’âme) ne saurait leur nuire)

Les Evangiles de Luc et de Mathieu dans leur relation du Discours sur la montagne, nous rapportent ce qu’il est convenu d’appeler les « Béatitudes » : « Heureux ceux qui … » et qui constituent un mode d’emploi de la préparation à la vie bienheureuse.

Les 6 Commandements de l’Eglise, prolongement des 10 commandements de Dieu, sont longtemps restés une référence pour les rites qui balisent notre existence : respecter les fêtes ; assister à la messe le dimanche ; se confesser au moins une fois l’an ; communier à Pâques ; observer le jeune ; ne pas manger de viande le vendredi et le samedi « mêmement ». Certains de ces préceptes sont aujourd’hui négligés, mais d’autres restent bien vivants : observance des fêtes (y compris dans leur version païenne ou laïque) messe du dimanche, confession, communion. Leur observance apporte encore, au-delà des marques de la bienséance, un sentiment de devoir accompli et de sécurité.

Au-delà des gratifications spirituelles, l’église aussi apporte l’espoir de satisfactions ou de consolations d’ordre matériel.
Pater : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».
Jésus : « Regardez les oiseaux du ciel ; ils ne sèment ni ne moissonnent ; votre père céleste les nourrit » ; c’est la version moderne de la « manne » biblique, censée tomber du ciel.
Jésus ressuscite aussi les morts (Lazare), guérit les paralytiques (Lève-toi et marche !) rend la vue aux aveugles ; Marie encore de nos jours fait des miracles, à Lourdes et ailleurs , les saints manifestent leur présence et leur pouvoir par des manifestations observables (Padre Pio).

Toute une morale, au sens de guide de vie, s’est constituée autour de la religion, qui, dès lors, ne concerne plus la vie dans l’autre monde, mais notre existence sur terre, telle qu’elle puisse nous donner l’espérance de la vraie vie. Les miracles sont là pour nous prouver la « présence réelle » de Dieu parmi nous, son pouvoir, ses attentes.

La morale laïque a-t-elle chassé, supplanté la morale religieuse ? On aurait tort de le croire. Toute notre vie sociale [organisation de la semaine, problème du travail du dimanche, observance des fêtes ( Noël, Fête des rois mages, Pâques, Pentecôte, Ascension ) , respect des rites initiatiques (baptême) ou viatiques (obsèques), présence des croix, des calvaires, des reposoirs, des clochers, dans nos campagnes et nos villes … ] porte encore la marque de la religion.

Il y a là comme une réponse à notre quête sur la conduite de la vie et le mystère de la mort ; même quand on s’en détache, agnostique ou athée, c’est dans le cadre de la religion que ce détachement s’opère. Volens, nolens, c’est notre pain quotidien.



Prochaine livraison : 5) Un monde romantique qui réhabilite le magique