lundi 22 juin 2009

Sarkosy, style ou méthode ? ( texte recomposé et augmenté)

La gouvernance sarkosienne, manifestement, déroute par son caractère inhabituel ; elle déroute l’opposition, mais aussi la majorité qui a parfois du mal à suivre, à comprendre même tant les initiatives du Président sont nombreuses et inattendues ; elle déroute aussi l’opinion qui à défaut de repères sur la route suivie, se réfugie pour partie dans le refus radical, soit dans le suivisme inconditionnel, mais tout aussi conditionné que ne l’était celui des moutons de Panurge.

Toutefois, cela tient-il au style, ou à la méthode ? Le style, ce serait une manière d’être, voire de paraître, de s’afficher, de définir son identité ; la méthode ce serait un ou des principes de cheminement – stratégique – reconnaissables dans les voies empruntées pour aller d’un point à un autre [ ’ailleurs méthode, c’est meta (à travers) et odos (voie) ], c'est-à-dire pour conduire la réforme.

Le style d’abord : notre Président aime se montrer et paraître ; spontané ou délibéré, son style retient l’attention ; le bling-bling certes, mais plus généralement, un art de s’offrir à notre curiosité dans un mouvement incessant, à l’image de notre société du spectacle. C’est avant tout un homme spectaculaire : où qu’il aille, quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il vient sur scène, jouant tantôt de la Commedia dell’arte, tantôt du tragique, tantôt du vaudeville, tantôt du drame composé ; il est alors Scaramouche, Britannicus, Monsieur Montaudouin, Ruy Blas ; à lui seul il est la Comédie humaine, dont les actes sont quotidiennement mis en scène.

Toutefois derrière ces personnages apparemment très différents (entre le « Casse-toi pov’con », le « Angela je t’aime », le « Avec Carla c’est du sérieux », le « Le capitalisme marche sur la tête » et « Il faut en finir avec les patrons voyous » … on notera de grands écarts en matière de niveaux de langue, tout comme de références situationnelles) existe-t-il un personnage critique englobant ses différentes manifestations ?

C’est certain, en tout cas probable ; l’individu Sarkosy, pour divers qu’il soit, n’en est pas moins un. Sa manière, sa façon d’écrire son personnage (son style donc), trouvent leur dénominateur commun dans le désir de plaire au plus grand nombre, à ces Français dont le style précisément est celui du « café du commerce », des petites histoires à dire chaque jour autour d’un pot, à se moquer des uns ou des autres, à se complaire dans des évidences ou des apparences, à se gausser de ceux qui pratiquent la masturbation intellectuelle, à se pâmer devant les gogos pleins de sous, de belles voitures, de jolies femmes et de villas en Corse.

Là, il faut reconnaître à notre Président un certain génie ; car dans ce style, il excelle, et semble-t-il le plus naturellement du monde ; comme d’ailleurs son prédécesseur lançait spontanément des « abracadabrentesques » ou des « une affaire qui fait pschitt ». C’est que la veine populiste l’inspire et qu’il est plus enclin à parler peuple qu’à s’exprimer comme Marie-Madeleine de La Fayette. Dans ce domaine, s’il y a rupture c’est plus avec François Mitterrand qu’avec Jacques Chirac, lequel comme on sait aimait fréquenter le « cul des vaches ».

Incontestablement, Nicolas Sarkosy, a un style ; même si ce n’est pas un grand style, ou du style tout court. Sa manière de se présenter et de se faire voir ou entendre n’a rien en commun avec celle de tous ses prédécesseurs de la V° République ; il faudrait probablement chercher hors de nos frontières, dans la Gaule cisalpine peut-être, chez un Mussolini ou un Berlusconi, de semblables manières de traiter l’apparence.

La méthode maintenant

La méthode, comme le style, a fait l’objet, dans notre histoire, d’éminentes études et de traités remarquables Citons seulement Le Discours de la Méthode de René Descartes (1633) et La Méthode d’Edgar Morin (6 vol. 1977-2008 ). Mais aussi, dans les années 70, se sont développés, dans le courant plus général de la cybernétique (littéralement : art de tenir le gouvernail, de gouverner) des travaux plus pragmatiques, comme les programmes PERT, le procédé des « chemins critiques », rendant à optimiser les procédures de décision et de mise en œuvre et d’évaluation de programmes.

PERT : Program Evaluation and Review Technic (Technique d’ordonnancement des tâches et contrôle de programme)

Globalement, on a distingué deux grands types de méthodes : les méthodes algorithmiques et les méthodes heuristiques.

Algorithmiques sont celles qui se définissent par une démarche de réussite, et qui permettent de parvenir à coup sûr à la résolution d’un problème ; l’exemple le plus simple est celui de la règle de multiplication : si on applique la règle on est sûr de ne pas se tromper ; heuristiques sont celles qui impliquent une part d’incertitude, un tâtonnement (pensons au fameux Euréka ! d’Archimède), une navigation à vue en quelque sorte ; l’exemple le plus couramment cité est celle du jeu d’échecs : aucune règle ne permet de gagner à coup sûr, car le joueur doit tenir compte, outre les procédures connues (coup du berger, par exemple), de paramètres variables et peu prévisibles liés à la stratégie propre de l’adversaire.

Les méthodes algorithmiques peuvent se dérouler dans le temps, les méthodes heuristiques se déroulent dans l’instant ; à la guerre comme aux échecs, le bon stratège est celui qui réagit vite et en même temps déroute l’adversaire en contredisant les prévisions qu’il a pu établir.

L’art de gouverner, on le voit, tient beaucoup plus de l’heuristique que de l’algorithmique ; tant au plan national qu’international.

Cependant, lorsqu’on peut relever des constantes dans les approches, alors on peut penser qu’il peut s’agir de la mise en œuvre d’un algorithme.

Nicolas Sarkosy, en l’occurrence, ne déroge pas à la pratique de tous les chefs d’Etat ; deux principes gouvernent leurs actions : diviser l’adversaire, triompher en cédant.

Diviser l’adversaire : cela semble bien la grande affaire du quinquennat. L’antisarkosysme dominant, y compris dans ses troupes, est inopérant devant une opposition divisée. Le cas des récentes élections au parlement européen en est un bon exemple : si l’opposition avait été unie, il aurait dû accuser une défaite écrasante. Mais comme il n’a eu de cesse de prendre des mesures ordonnées à déstabiliser et à diviser l’adversaire : débauchage, ouverture à gauche, ouverture au centre, procès d’intention, affirmations apparemment fondées mais en réalité mensongères, jeu de séduction envers les uns, de dénigrement envers les autres … alors en face de lui il ne rencontre que cacophonie et déchirements ; La Zizanie, de Goscinny et Uderzo en serait une assez bonne allégorie. Simultanément, il faut bien sûr tenir ses troupes, les fédérer, interdire toute forme de schisme.

A cela sont préposés deux des premiers couteaux du Président à l’UMP : Frédéric Lefebvre, porte-parole et Xavier Bertrand, secrétaire général. L’un spécialisé dans la polémique, l’autre dans la bonhomie.

Triompher en cédant : vieille procédure de la droite ; le principe en est le suivant : pour faire un pas en avant on en déclare deux ; la polémique, parfois virulente s’installe ; les flèches partent de tout côté ; tous les coups sont permis ; alors le gouvernement cède, il recule d’un pas ; l’opposition crie victoire ; c’est le Président qui a gagné ; même s’il fait semblant d’avoir perdu ; la fièvre tombe, on oublie tout, d’autant plus que la mobilisation se polarise sur un autre chantier. C’est ce qui est en œuvre dans les réformes Formation des enseignants, Réforme du lycée, Autonomie des Universités, Hôpital, loi Hadopi, travail du dimanche …
C’est une procédure risquée ; mais lorsqu’elle est conduite de façon systémique, et accompagnée de l’ouverture simultanée de plusieurs fronts, elle fonctionne assez bien.

Toutefois ces deux principes s’appliquent essentiellement à la vie politique formelle, celle qui relève des rapports entre l’exécutif et le législatif, ou entre le gouvernement et les syndicats ; or le plus souvent un troisième larron s’invite dans les débats, c’est le peuple. Dès lors aucun algorithme, aucun programme de chemin critique, ne garantissent le résultat. Il faut passer à la navigation à vue, à la procédure heuristique. Pour l’avoir ignoré, Juppé qui a voulu « rester droit dans ses bottes » a dû démissionner et Villepin a connu un échec cuisant avec le CPE. En revanche Sarkosy est passé maître en la matière ; pour cela il adopte la technique du double langage.


Deux exemples :

au sujet de la laïcité, il affirme à la fois (dans son Discours de Latran notamment) son attachement aux religions et à leur poids moral et politique, et son attachement à la laïcité ; il rend un hommage public aux victimes du vol AF 447 dans un église et il tient discours sur les valeurs de la République et la laïcité positive ;

au sujet de la crise économique : il vitupère contre le capitalisme qui marche sur la tête et sur les banquiers, mais il valorise l’enrichissement, favorise par le bouclier fiscal les très hauts revenus et refuse tout véritable plan de relance fondé sur le pouvoir d’achat ; en même temps il distribue quelques miettes aux démunis : le principe de charité, contraire à celui d’égalité, et cher depuis toujours à l’Eglise, est de retour.

Pour en parler vulgairement, il appuie donc alternativement et parfois simultanément sur le frein et l’accélérateur.

Truismes et rompe l’œil

A défaut d’un grand projet de société, d’une vision éclairée du futur, d’une définition d’objectifs et d’une approche prospective, le Chef de l’Etat se complaît – et croit nous plaire – dans des truismes et des mesures en trope l’œil.

Il glane, à gauche, à droite, au centre, tout ce qui constitue l’immédiateté sensorielle de notre imaginaire politique : je n’augmenterai pas les impôts, je ne vais quand même pas vous prendre plus de 50% de ce que vous gagnez, je vais vous débarrasser de la racaille, moi, les victimes ont quand même plus de droits que les assassins, les prisons françaises c’est la honte de la République, le capitalisme marche sur la tête, j’ai bien le droit d’avoir des amis (richissimes), tout le monde sait bien qu’il y a trop de fonctionnaires, et y a qu’à mettre les chômeurs au travail, en travaillant plus ils gagneront plus, l’égalitarisme produit une inacceptable inégalité, la liberté est notre bien le plus précieux …

Il propose des mesures qui semblent de bon sens mais en réalité masquent ou contredisent les principes que par ailleurs il dit affirmer.
Parmi celles-ci, deux exemples.

La formation des enseignants ; il clame haut et fort qu’il faut avoir des enseignants mieux formés et mieux rémunérés ; applaudissons ! Cependant la décision de les recruter à Bac + 5 (après le Master) non seulement n’est qu’un faux semblant puisqu’ils sont déjà recrutés à Bac + 5, mais encore masque le vrai projet qui est d’économiser pour les nouveaux enseignants recrutés une année de stage rémunéré. Si l’on voulait mettre en avant le recrutement au niveau Master, il suffisait de décréter l’équivalence du CAPES et du Master.

Le fameux emprunt annoncé à Versailles le 22 juin : on manque d’argent, le déficit de l’Etat est abyssal, on ne veut pas augmenter les impôts (c'est-à-dire les impôts des plus riches), alors on fait appel à la générosité intéressée des Français : on a baissé le taux de rémunération du livret A, venez, venez prêter de l’argent à l’Etat, à un taux bien plus intéressant. Mais l’expérience (emprunts Giscard, Balladur) mongre que ce type d’emprunt, qu’il faut bien un jour rembourser, non seulement coûte très cher à l’Etat (10 fois plus pour le Giscard) mais constitue un véritable impôt pour après-demain ; et comme on ne veut pas revenir sur le Bouclier fiscal, alors ce seront les classes moyennes qui paieront.

La méthode ? Dissimuler une véritable indigence et un déficit d’imagination politique en flattant l’imaginaire des électeurs


Peut-on dans ces conditions parler de « méthode » ? Pour en revenir aux programmes PERT, il conviendrait pour cela de remplir plusieurs conditions :

- afficher clairement les objectifs
- définir les voies alternatives pour les atteindre
- établir un « chemin critique », c'est-à-dire un choix raisonné et optimisé des démarches et des moyens
- procéder à des évaluations, en cours de procédure et terminales, effectuées par des institutions indépendantes

Manifestement ces conditions ne sont pas remplies (pas plus d’ailleurs qu’elles ne l’ont guère été par les gouvernements précédents).


Pourtant une méthode de gouvernement, déclarée, affichée, évaluée, reste la condition du fonctionnement démocratique. La République a besoin de démocratie, sinon elle devient monarchique. Le style, en politique comme dans la grande couture, ce n’est que l’habillage ; nous y sommes tous sensibles ; l’élégance, lorsqu’elle y est, reste une vertu qui rapproche les hommes et leur permet de surmonter bien des désagréments ; mais le style sans méthode, ce n’est qu’oripeau et sépulcre blanchi.
Et que dire lorsque le style est ce qu’il est ?