lundi 31 mars 2008

Le monde global de la diplomatie


On se souvient de Jacques Chirac, Premier-ministre-candidat, demandant au Président-candidat François Mitterrand, de lui mentir les yeux dans les yeux ; ce que ce dernier fit sans sourciller. C’était l’époque où la vie des grands comme dans celle du monde se parait d’une certaine discrétion, voire dissimulation. Personne ne regrettera que les temps aient changé ; la démocratie ne peut que gagner à plus de transparence et plus de sincérité.

Mais jusqu’où ne pas aller trop loin ? La diplomatie – qui est l’art de faire la guerre autrement – peut-elle toujours se dérouler à ciel ouvert ? Le grand tintamarre que l’on entend, parfois sous forme de cacophonie, au sujet de la libération d’Ingrid Bettancourt, peut nous laisser perplexe. La cause de qui sert-il ? D’Ingrid, des FARC, ou des pouvoirs politiques (français, vénézuelien, colombien …) ? Force est bien de constater que grâce à ce bruit médiatique, les FARC sont sortis de l’oubli où ils se trouvaient. Car, à quoi cela sert-il de détenir des otages, si on n’en parle pas, s’il n’y a pas de pression ou de tractations pour les faire libérer ? Un proche de la famille Bettancourt s’en inquiétait récemment. Des gouvernements aussi en tirent quelque réputation.

Pourquoi dire si haut et si fort qu’un Airbus aménagé est prêt à décoller de France pour la « rapatrier », qu’on ira s’il le faut aller la chercher aux confins de la jungle, qu’on accueillera en France des combattants des FARC, si cela fait monter les enchères. A-t-on déjà vu un acquéreur faire monter de lui-même le prix de ce qu’il veut obtenir ?

Souhaitons, bien sûr, cependant, qu’il l’obtienne.

Certes la communication tient, dans notre monde global, la première place : on dit ce qu’on veut faire, et on le fait ensuite ; les problèmes commencent quand – volens, nolens – on ne le fait pas.
(RLB 31 mars 2008)

mercredi 26 mars 2008

Mai 68, reviens !



Non, ce n’est pas un appel aux barricades, ni aux charges de CRS et aux jets de pavés, aux arbres tronçonnés Boulevard Saint Michel, aux grenades lacrymogènes et aux voitures en feu, aux étudiants qui « manifent », à la permissivité revendiquée, aux enseignants et aux ouvriers en grève … Non, c’est un rappel de l’esprit qui, en France et bien ailleurs, nous animait, et que les débordements d’alors dans la rue, aujourd’hui occultent. Mai 68 dit-on commença en mars à Nanterre ; en vérité ce fut bien plus tôt ; on en trouve les germes dans le mouvement de réflexion et de propositions pour la réforme sociale qui se développa dans les années précédentes.
L’un des aboutissements de ce mouvement, fut dans le domaine universitaire, à l’initiative de l’AEERS (Association d’étude pour l’expansion de la recherche scientifique) le Colloque d’Amiens (15-17 mars 1968), lequel faisait suite au Colloque de Caen tenu l’année précédente.
Qu’on en juge : le rapport final de la commission « Finalité de l’enseignement » définit quatre objectifs :
- développer chez l’enfant l’aptitude au changement …
- créer les conditions pour qu’il puisse se construire une personnalité solide …
- lui permettre de maîtriser les conditionnements économiques au lieu de se laisser asservir
- lui apprendre la participation …

D’ailleurs le ministre nommé en juillet 68 par le général de Gaulle, Edgar Faure, auteur quelques années plus tard du rapport de l’UNESCO Apprendre à être, avait alors comme conseiller technique le recteur Gérald Antoine, participant du Colloque, lequel comptait aussi parmi ceux-ci René Haby qui fut ministre de 74 à 78, promoteur du « Collège unique » dont l’objectif était de supprimer les filières ségrégatives.

Ce fut en mai 68 qu’on vit aussi apparaître, dans les groupes de réflexion que j’animais autour du CRDP de Bordeaux, le concept de « Enseignement démocratisant », concept qui ne connut aucun succès par la suite, tant il mettait en question – comme nous le pensions d’ailleurs – la croyance insoupçonnable dans la démocratie avérée de la société française. Proposer que l’enseignement pût constituer un levier pour la construction de la démocratie, impliquait un changement radical de paradigme de la pensée : la démocratie n’était plus un état, un système établi dans lequel on vivait, mais un projet, un « à construire », auquel il fallait préparer la jeunesse. « Apprendre à devenir » avait-on également dit au Colloque d’Amiens.

Aujourd’hui ? Quarante ans après ? Quel regard sur ces quatre décennies ? Et quel regard aussi sur les réformes annoncées, de « retour aux fondamentaux », avec comme présupposé que ce qui est fondamental c’est de maîtriser des techniques (ce dont personne ne viendra nier l’importance) et non de développer son intelligence.
(RLB- 24 Mars 2008)


dimanche 23 mars 2008

Sarkozy, Savonarole et Machiavel / Du bon usage des religions



La position de Machiavel sur le bon usage politique de la religion est bien connue : pour bien gouverner en paix, le Prince doit associer à sa cause les puissants de l’Eglise. La bonne gouvernance ne se soucie ni du bien fondé, ni de la valeur intrinsèque de la religion, mais utilise cette dernière à des fins politiques. Celle de Savonarole est exactement l’inverse : le pouvoir politique sert à conforter la religion et instituer les pratiques religieuses. Savonarole prit le pouvoir à Florence à la fin du XV° siècle, il institua la République, il fit brûler les œuvres impies et appela à la pénitence : il fut brûlé en grand spectacle sur la Place de la Seigneurie à Florence en 1498 ; Machiavel qui eut lui aussi au début du XVI° siècle des responsabilités politiques à Florence ne fut jamais menacé d’un semblable sort, même s’il connut l’ingratitude et l’exil. Cet exemple – mais bien d’autres aussi – montre qu’il est plus sage de faire usage de la religion à des fins politiques que de la politique à des fins religieuses.

Retour à Sarkozy : je fais l’hypothèse que les récentes prises du Président de la République au sujet des religions relèveraient plus nettement de cette problématique de la fin et des moyens, que d’une mise en cause de la laïcité, au nom de laquelle elles sont vivement contestées dans certains milieux.

Mussolini, qui n’ignorait rien de Machiavel, et qui avait, selon son biographe Milza, un flair étonnant « pour sentir les courants de l’opinion et leur trouver un dénominateur commun », affirmait aussi : « Ma doctrine, ce sont les faits ».
Y aurait-il en France un fait religieux, dont le Président aujourd’hui se saisirait pour construire sa doctrine ? Plusieurs approches permettent de le croire.

D’abord l’approche de la loi fondamentale : il existe un Dieu tout-puissant et éternel qui règne sur la terre et sur les cieux, ici et au-delà ; notre séjour dans cette vallée de larmes (« lacrimarum valla ») sera suivi après le trépas (le passage) d’un séjour bienheureux, si nous avons été bons, malheureux si nous avons été mauvais : Dieu sera le juge suprême. C’est le mythe de l’espérance qui revient régulièrement dans le discours présidentiel. Ce mythe est transversal par rapport à toutes les religions révélées : on peut donc réunir sur ce thème fédérateur les cardinaux, les rabbins, les pasteurs, les imans.

Or ce thème de l’espérance est fortement corrélé à celui du mal vivre, du désespoir, de la difficulté quotidienne ; il est nécessairement plus fort dans les moments socialement difficiles, que dans les jours glorieux ; le recherche du bonheur se déplace ; on troque – je simplifie – le pouvoir d’achat contre l’espérance ; la recherche frénétique de notre jeunesse – pas seulement d’ailleurs – de jouissances immédiates, toujours plus attirée par de nouveaux paradis ; la déception et le mal-être qui découlent de l’insatisfaction conséquente ; le consumérisme appauvrissant ; le prestige du clinquant, du « bling bling » ; la diffusion du semblant, du faux, des copies, des contre-façons ; le vicarial (la vice-expérience selon A.A. Moles) pris pour le réel ; le virtuel paré de toutes les vertus … chacun sent bien – consciemment, inconsciemment – que tout cela est insatisfaisant, qu’on aspire à autre chose ; dès lors le bon discours politique consiste à affirmer que l’espérance constitue la base de toute consolation ; espérer, mot équivoque, qui se décline aussi bien en espoir qu’en espérance, en vie de chaque jour qu’en vie éternelle. Habile déplacement qui laisse à croire que toute fin est dans l’au-delà, à quoi concourt toute religion. Comme si la matérialité des choses n’était que vanité. Et peu importe la contradiction flagrante avec la morale de celui qui nous dit que là est la vérité.
S’il n’y a guère plus d’espoir («Les caisses sont vides ») reste l’espérance, l’une des trois vertus théologales selon les catholiques, avec la foi et la charité.


Ensuite l’approche de la loi sociale : la politique de civilisation. Peu importe d’ailleurs que l’on détourne le concept forgé par Edgar Morin. L’expression a connu, par le discours présidentiel, plus de succès et d’écho que par l’édition du livre du philosophe ; il faut s’en réjouir, hélas !
Quels sont les faits ? Il l’a dit, c’est la délitation du lien social : ce par quoi les gens acceptent de vivre ensemble, de se retrouver, de vivre en harmonie ; cela vient à manquer. Que l’on se réfugie dans les paradis artificiels en serait même une preuve supplémentaire. Selon notre Président, notre civilisation a des racines chrétiennes, on ne le niera pas, même si ces racines plongent dans un monde antérieur qui en définit encore plus solidement la portée ; les rites qui en scandent les manifestations sont effectivement constitutifs de ce lien social : toutes classes sociales confondues ou du moins juxtaposées, on allait en processions, on se retrouvait pour les offices ; de rogations en misions et récollections, jeunes et moins jeunes participaient à ces fêtes où l’espérance se renouvelait, quelles que fussent les misères dont on était frappés. Ah le bon temps de la JAC, de la JOC, de la JEC (Jeunesses agricole, ouvrière, étudiante catholique) !
Et il est bien vrai que la religion avec ses moments festifs (fussent-ils macabres et centrés autour du dieu crucifié et du sacrifice) apportait des moments de convivialité où la vie profane aussi retrouvait des formes de vie collective.
La Révolution, vainement, tenta de substituer la fête profane à la fête religieuse ; le culte de la Raison au culte du Tout-puissant ; ce fut en vain ; les fêtes religieuses fondèrent les fêtes profanes et fériées (il sera bon de se souvenir d’ailleurs que ce furent à l’origine des fêtes païennes que la religion chrétienne fit siennes) ; athée ou chrétien, chacun est attaché à fêter Noël, Pâques et l’Ascension. Le ministre du travail, Xavier Bertrand vient d’ailleurs, fort habilement, de proposer le rétablissement du lundi de Pentecôte comme jour férié.
Ce sont encore les clochers qui symbolisent les foyers sociaux que sont les villages. Pétain l’avait compris, Mitterrand aussi, d’ailleurs, dans ses affiches électorales « La force tranquille ».
« Si notre vie est tellement équivoque, écrivait Schopenhauer, c’est qu’elle n’est que l’avant-scène derrière laquelle la seule certitude est la mort ». Il n’y aurait donc de salut que dans l’espérance, de lien social et de civilisation que dans la religion, qui de surcroît nous apporte aussi cette espérance.
Et peu importe que Jésus ait dit dans l’Evangile : « Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », aujourd’hui César a besoin de Dieu. La laïcité positive, c’est ça. Feignant d’être Savonarole, Sarko est Machiavel.