2) De quels maux souffre donc notre école ? Où s’enracinent-ils ?
Quels sont les maux ?
Les maux dont souffre notre école sont bien connus, ils ont fait l’objet de nombreuses et fréquentes déclarations émanant des ministres, des syndicats, des enseignants et chercheurs.
Globalement ils sont de quatre ordres :
D’abord et surtout :
- un taux d’échec – vérifié à tous les niveaux : primaire, secondaire, supérieur – qui constitue un gâchis économique et social devenu insupportable. Avec des moyens considérables (le premier budget de la Nation), nous nous trouvons, au plan des résultats, selon les données du programme dévaluation PISA (Programme for international student assessment) sur le plan des résultats, en queue de liste des 30 pays membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Il est intéressant de noter que ce programme d’évaluation se fonde non seulement sur les connaissances acquises, mais surtout sur leur application à des situations de la vie.
Le développement des officines d’aides aux devoirs et celui des cours privés constitue aussi un indicateur des insuffisances de l’Ecole formelle.
Mais aussi :
- une désaffection des jeunes envers l’école, qui se traduit par diverses formes de refus scolaire : absentéisme, décrochage, désintérêt ; ce phénomène touche toutes les couches sociales, mais avec des conséquences beaucoup plus irrémédiables pour les enfants de familles modestes ; l’égalité des chances devient dès lors un leurre, qui masque l’inégalité réelle.
- une inadéquation à la réalité économique, sociale et culturelle du pays ; et notamment une désastreuse orientation par l’échec dans les filières techniques et professionnelles. Ce n’est pas nouveau, déjà dans les années 60, le gouvernement avait lancé une « opération pro-technique », N fois renouvelée, et dont les effets furent essentiellement médiatiques …
- une incapacité à associer harmonieusement les objectifs et méthodes d’enseignement et ceux d’éducation ; le principe hérité de la philosophie des Lumières (Condorcet en particulier) selon lequel l’instruction est la base de la formation du citoyen est aujourd’hui démentie par les faits ; d’abord parce que le manque d’éducation préalable (familiale, sociale) entrave les actions d’enseignement et d’instruction ; ensuite en raison d’un décalage entre l’enseignement (ce que l’on enseigne / la façon dont on l’enseigne) et le monde actuel, la structure et le contenu des matières enseignées ne constituent pas des éléments d’explication, d’analyse ou de maîtrise du monde tel qu’il est vécu ; le cas de l’enseignement des langues vivantes est très significatif : après trois ans d’enseignement, est-il admissible qu’un élève ne sache pas tenir une conversation élémentaire dans un pays voisin ?
Où ces maux s’enracinent-ils ?
On comprendra que la réponse n’est pas simple.
Il ne convient donc pas de la rechercher dans des prises de position simplistes : manque de moyens, surcharge de travail des élèves, programmes trop ambitieux (on oublie que de nombreux « allègements de programme » ont été opérés, sans résultat manifeste), jeunesse à la dérive (déjà Socrate la dénonçait, il y a 2 500 ans !), parents complaisants, manque de professionnalisme des enseignants …
Et puis il y a des élèves (et c’est la majorité) qui réussissent et pour qui le parcours scolaire se déroule sans faute ; aucune des raisons évoquées ci-dessus ne peut dès lors s’appliquer ; il reste donc à rechercher le défaut chez les enfants eux-mêmes : avec une matière première défectueuse, peut-on élaborer un produit de qualité ?
Or c’est bien ce dernier argument, jadis officiellement avancé, aujourd’hui officiellement condamné, qui correspond à la réalité. On entend encore dans les Conseils de classe des établissement d’enseignement, des jugements à l’emporte pièce du type : « Celui-ci, il réussirait même sans prof. » ; « Cet autre, en travaillant bien il réussira » ; « Celui-là, on n’en tirera jamais rien » (c’est d’ailleurs celui-là qu’on va « orienter » !). Cette typologie a eu son théoricien au XVI° siècle : Machiavel, dans Le Prince, identifie trois catégories de cerveaux : ceux qui comprennent tout par eux-mêmes (et Machiavel laisse entendre qu’ils sont dangereux pour le Prince) ; ceux qui comprennent ce qu’on leur explique (voilà une catégorie bien utile) ; ceux qui ne comprennent ni d’une façon ni de l’autre (bons pour « chair à canon »).
Une Ecole qui, même en affirmant explicitement le contraire, fonctionne encore, implicitement, sur ces convictions, ne peut que produire la ségrégation et les inégalités, que l’on se donne bonne conscience à dénoncer. Son rôle sera alors de « trier » le bon grain de l’ivraie, sélectionner les très bons (futurs élèves de « prépas »), identifier les bons (qui pourront poursuivre leurs études, puisqu’ils sont travailleurs), « orienter », ou exclure, les mauvais » enfin. C’est l’élitisme républicain, selon la formule popularisée par Jean-Pierre Chevènement.
L’UNESCO avait organisé en 1987 , à Jomtiem, en Thaïlande, une conférence mondiale sur L’école pour tous, puis l’année suivante, à Estoril au Portugal sur La réussite pour tous, à quoi elle attribuait un enjeu mondial de développement social. Les meilleurs experts mondiaux y étaient intervenus ; mais qui, aujourd’hui, s’en souvient ?
Pourtant on avait analysé les caractéristiques essentielles liées aux apprentissages réussis :
* l’intelligence ne relève pas de « dons » mais elle se construit : sur les données fondamentales du cerveau (qui relèvent du « génétique ») s’élaborent, dans la relation avec l’environnement, les aptitudes à comprendre et à apprendre (qui relèvent de l’épigénétique). C’est ce que confirment tous les travaux des neurobiologistes : Changeux, Prochiantz …(1)
* dans ce projet de développement de l’intelligence, le « comprendre » est aussi important que l’ « apprendre » ; et on estime à tort que comprendre ne s’apprend pas (« Y comprendra jamais rien ! »). La tâche première des institutions d’enseignement devrait être d’abord le « développement de l’intelligence ».
* l’évaluation des élèves ne devrait en aucun cas se conformer à l’idée que les résultats DOIVENT s’inscrire dans la forme d’une courbe en cloche : dans chaque classe, il serait normal qu’il y ait une proportion donnée de mauvais élèves, de bon élèves et de très bons élèves. Une courbe en cloche devrait au contraire être l’indicateur de méthodes inappropriées. L'évaluation devrait ausi être "multidimensionnelle", c'est à dire ne pas s'attacher au seul critère du savoir formel.
L’enracinement des maux de l’éducation se situerait donc dans le paradigme fondateur de l’Ecole institutionnelle ; à la différence de la famille, où les parents estiment que leurs enfants sont également dignes de leur amour et de leurs attentions, à l’école il y a les mauvais, les bons et les très bons élèves, catégories classificatoires, dont l’expérience indique que rares sont ceux qui peuvent y échapper.
(1) On pourra lire à ce propos l’ouvrage que nous avons réalisé avec le Prof. Jacques Paty : Les sciences cognitives en éducation, éd. Nathan, coll. Education en poche
3) Connaît-on des solutions efficaces ? Comment et avec qui les mettre en œuvre ? Cela relève-t-il de la prospective ou de l’utopie ?
La suite dans la troisième (prochaine ) livraison de notre texte sur l’Ecole
Quels sont les maux ?
Les maux dont souffre notre école sont bien connus, ils ont fait l’objet de nombreuses et fréquentes déclarations émanant des ministres, des syndicats, des enseignants et chercheurs.
Globalement ils sont de quatre ordres :
D’abord et surtout :
- un taux d’échec – vérifié à tous les niveaux : primaire, secondaire, supérieur – qui constitue un gâchis économique et social devenu insupportable. Avec des moyens considérables (le premier budget de la Nation), nous nous trouvons, au plan des résultats, selon les données du programme dévaluation PISA (Programme for international student assessment) sur le plan des résultats, en queue de liste des 30 pays membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Il est intéressant de noter que ce programme d’évaluation se fonde non seulement sur les connaissances acquises, mais surtout sur leur application à des situations de la vie.
Le développement des officines d’aides aux devoirs et celui des cours privés constitue aussi un indicateur des insuffisances de l’Ecole formelle.
Mais aussi :
- une désaffection des jeunes envers l’école, qui se traduit par diverses formes de refus scolaire : absentéisme, décrochage, désintérêt ; ce phénomène touche toutes les couches sociales, mais avec des conséquences beaucoup plus irrémédiables pour les enfants de familles modestes ; l’égalité des chances devient dès lors un leurre, qui masque l’inégalité réelle.
- une inadéquation à la réalité économique, sociale et culturelle du pays ; et notamment une désastreuse orientation par l’échec dans les filières techniques et professionnelles. Ce n’est pas nouveau, déjà dans les années 60, le gouvernement avait lancé une « opération pro-technique », N fois renouvelée, et dont les effets furent essentiellement médiatiques …
- une incapacité à associer harmonieusement les objectifs et méthodes d’enseignement et ceux d’éducation ; le principe hérité de la philosophie des Lumières (Condorcet en particulier) selon lequel l’instruction est la base de la formation du citoyen est aujourd’hui démentie par les faits ; d’abord parce que le manque d’éducation préalable (familiale, sociale) entrave les actions d’enseignement et d’instruction ; ensuite en raison d’un décalage entre l’enseignement (ce que l’on enseigne / la façon dont on l’enseigne) et le monde actuel, la structure et le contenu des matières enseignées ne constituent pas des éléments d’explication, d’analyse ou de maîtrise du monde tel qu’il est vécu ; le cas de l’enseignement des langues vivantes est très significatif : après trois ans d’enseignement, est-il admissible qu’un élève ne sache pas tenir une conversation élémentaire dans un pays voisin ?
Où ces maux s’enracinent-ils ?
On comprendra que la réponse n’est pas simple.
Il ne convient donc pas de la rechercher dans des prises de position simplistes : manque de moyens, surcharge de travail des élèves, programmes trop ambitieux (on oublie que de nombreux « allègements de programme » ont été opérés, sans résultat manifeste), jeunesse à la dérive (déjà Socrate la dénonçait, il y a 2 500 ans !), parents complaisants, manque de professionnalisme des enseignants …
Et puis il y a des élèves (et c’est la majorité) qui réussissent et pour qui le parcours scolaire se déroule sans faute ; aucune des raisons évoquées ci-dessus ne peut dès lors s’appliquer ; il reste donc à rechercher le défaut chez les enfants eux-mêmes : avec une matière première défectueuse, peut-on élaborer un produit de qualité ?
Or c’est bien ce dernier argument, jadis officiellement avancé, aujourd’hui officiellement condamné, qui correspond à la réalité. On entend encore dans les Conseils de classe des établissement d’enseignement, des jugements à l’emporte pièce du type : « Celui-ci, il réussirait même sans prof. » ; « Cet autre, en travaillant bien il réussira » ; « Celui-là, on n’en tirera jamais rien » (c’est d’ailleurs celui-là qu’on va « orienter » !). Cette typologie a eu son théoricien au XVI° siècle : Machiavel, dans Le Prince, identifie trois catégories de cerveaux : ceux qui comprennent tout par eux-mêmes (et Machiavel laisse entendre qu’ils sont dangereux pour le Prince) ; ceux qui comprennent ce qu’on leur explique (voilà une catégorie bien utile) ; ceux qui ne comprennent ni d’une façon ni de l’autre (bons pour « chair à canon »).
Une Ecole qui, même en affirmant explicitement le contraire, fonctionne encore, implicitement, sur ces convictions, ne peut que produire la ségrégation et les inégalités, que l’on se donne bonne conscience à dénoncer. Son rôle sera alors de « trier » le bon grain de l’ivraie, sélectionner les très bons (futurs élèves de « prépas »), identifier les bons (qui pourront poursuivre leurs études, puisqu’ils sont travailleurs), « orienter », ou exclure, les mauvais » enfin. C’est l’élitisme républicain, selon la formule popularisée par Jean-Pierre Chevènement.
L’UNESCO avait organisé en 1987 , à Jomtiem, en Thaïlande, une conférence mondiale sur L’école pour tous, puis l’année suivante, à Estoril au Portugal sur La réussite pour tous, à quoi elle attribuait un enjeu mondial de développement social. Les meilleurs experts mondiaux y étaient intervenus ; mais qui, aujourd’hui, s’en souvient ?
Pourtant on avait analysé les caractéristiques essentielles liées aux apprentissages réussis :
* l’intelligence ne relève pas de « dons » mais elle se construit : sur les données fondamentales du cerveau (qui relèvent du « génétique ») s’élaborent, dans la relation avec l’environnement, les aptitudes à comprendre et à apprendre (qui relèvent de l’épigénétique). C’est ce que confirment tous les travaux des neurobiologistes : Changeux, Prochiantz …(1)
* dans ce projet de développement de l’intelligence, le « comprendre » est aussi important que l’ « apprendre » ; et on estime à tort que comprendre ne s’apprend pas (« Y comprendra jamais rien ! »). La tâche première des institutions d’enseignement devrait être d’abord le « développement de l’intelligence ».
* l’évaluation des élèves ne devrait en aucun cas se conformer à l’idée que les résultats DOIVENT s’inscrire dans la forme d’une courbe en cloche : dans chaque classe, il serait normal qu’il y ait une proportion donnée de mauvais élèves, de bon élèves et de très bons élèves. Une courbe en cloche devrait au contraire être l’indicateur de méthodes inappropriées. L'évaluation devrait ausi être "multidimensionnelle", c'est à dire ne pas s'attacher au seul critère du savoir formel.
L’enracinement des maux de l’éducation se situerait donc dans le paradigme fondateur de l’Ecole institutionnelle ; à la différence de la famille, où les parents estiment que leurs enfants sont également dignes de leur amour et de leurs attentions, à l’école il y a les mauvais, les bons et les très bons élèves, catégories classificatoires, dont l’expérience indique que rares sont ceux qui peuvent y échapper.
(1) On pourra lire à ce propos l’ouvrage que nous avons réalisé avec le Prof. Jacques Paty : Les sciences cognitives en éducation, éd. Nathan, coll. Education en poche
3) Connaît-on des solutions efficaces ? Comment et avec qui les mettre en œuvre ? Cela relève-t-il de la prospective ou de l’utopie ?
La suite dans la troisième (prochaine ) livraison de notre texte sur l’Ecole