vendredi 25 avril 2008

L'Ecole est-elle encore une priorité ? (2)

2) De quels maux souffre donc notre école ? Où s’enracinent-ils ?

Quels sont les maux ?

Les maux dont souffre notre école sont bien connus, ils ont fait l’objet de nombreuses et fréquentes déclarations émanant des ministres, des syndicats, des enseignants et chercheurs.
Globalement ils sont de quatre ordres :

D’abord et surtout :

- un taux d’échec – vérifié à tous les niveaux : primaire, secondaire, supérieur – qui constitue un gâchis économique et social devenu insupportable. Avec des moyens considérables (le premier budget de la Nation), nous nous trouvons, au plan des résultats, selon les données du programme dévaluation PISA (Programme for international student assessment) sur le plan des résultats, en queue de liste des 30 pays membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Il est intéressant de noter que ce programme d’évaluation se fonde non seulement sur les connaissances acquises, mais surtout sur leur application à des situations de la vie.
Le développement des officines d’aides aux devoirs et celui des cours privés constitue aussi un indicateur des insuffisances de l’Ecole formelle.

Mais aussi :

- une désaffection des jeunes envers l’école, qui se traduit par diverses formes de refus scolaire : absentéisme, décrochage, désintérêt ; ce phénomène touche toutes les couches sociales, mais avec des conséquences beaucoup plus irrémédiables pour les enfants de familles modestes ; l’égalité des chances devient dès lors un leurre, qui masque l’inégalité réelle.

- une inadéquation à la réalité économique, sociale et culturelle du pays ; et notamment une désastreuse orientation par l’échec dans les filières techniques et professionnelles. Ce n’est pas nouveau, déjà dans les années 60, le gouvernement avait lancé une « opération pro-technique », N fois renouvelée, et dont les effets furent essentiellement médiatiques …

- une incapacité à associer harmonieusement les objectifs et méthodes d’enseignement et ceux d’éducation ; le principe hérité de la philosophie des Lumières (Condorcet en particulier) selon lequel l’instruction est la base de la formation du citoyen est aujourd’hui démentie par les faits ; d’abord parce que le manque d’éducation préalable (familiale, sociale) entrave les actions d’enseignement et d’instruction ; ensuite en raison d’un décalage entre l’enseignement (ce que l’on enseigne / la façon dont on l’enseigne) et le monde actuel, la structure et le contenu des matières enseignées ne constituent pas des éléments d’explication, d’analyse ou de maîtrise du monde tel qu’il est vécu ; le cas de l’enseignement des langues vivantes est très significatif : après trois ans d’enseignement, est-il admissible qu’un élève ne sache pas tenir une conversation élémentaire dans un pays voisin ?



Où ces maux s’enracinent-ils ?

On comprendra que la réponse n’est pas simple.
Il ne convient donc pas de la rechercher dans des prises de position simplistes : manque de moyens, surcharge de travail des élèves, programmes trop ambitieux (on oublie que de nombreux « allègements de programme » ont été opérés, sans résultat manifeste), jeunesse à la dérive (déjà Socrate la dénonçait, il y a 2 500 ans !), parents complaisants, manque de professionnalisme des enseignants …

Et puis il y a des élèves (et c’est la majorité) qui réussissent et pour qui le parcours scolaire se déroule sans faute ; aucune des raisons évoquées ci-dessus ne peut dès lors s’appliquer ; il reste donc à rechercher le défaut chez les enfants eux-mêmes : avec une matière première défectueuse, peut-on élaborer un produit de qualité ?

Or c’est bien ce dernier argument, jadis officiellement avancé, aujourd’hui officiellement condamné, qui correspond à la réalité. On entend encore dans les Conseils de classe des établissement d’enseignement, des jugements à l’emporte pièce du type : « Celui-ci, il réussirait même sans prof. » ; « Cet autre, en travaillant bien il réussira » ; « Celui-là, on n’en tirera jamais rien » (c’est d’ailleurs celui-là qu’on va « orienter » !). Cette typologie a eu son théoricien au XVI° siècle : Machiavel, dans Le Prince, identifie trois catégories de cerveaux : ceux qui comprennent tout par eux-mêmes (et Machiavel laisse entendre qu’ils sont dangereux pour le Prince) ; ceux qui comprennent ce qu’on leur explique (voilà une catégorie bien utile) ; ceux qui ne comprennent ni d’une façon ni de l’autre (bons pour « chair à canon »).

Une Ecole qui, même en affirmant explicitement le contraire, fonctionne encore, implicitement, sur ces convictions, ne peut que produire la ségrégation et les inégalités, que l’on se donne bonne conscience à dénoncer. Son rôle sera alors de « trier » le bon grain de l’ivraie, sélectionner les très bons (futurs élèves de « prépas »), identifier les bons (qui pourront poursuivre leurs études, puisqu’ils sont travailleurs), « orienter », ou exclure, les mauvais » enfin. C’est l’élitisme républicain, selon la formule popularisée par Jean-Pierre Chevènement.

L’UNESCO avait organisé en 1987 , à Jomtiem, en Thaïlande, une conférence mondiale sur L’école pour tous, puis l’année suivante, à Estoril au Portugal sur La réussite pour tous, à quoi elle attribuait un enjeu mondial de développement social. Les meilleurs experts mondiaux y étaient intervenus ; mais qui, aujourd’hui, s’en souvient ?

Pourtant on avait analysé les caractéristiques essentielles liées aux apprentissages réussis :

* l’intelligence ne relève pas de « dons » mais elle se construit : sur les données fondamentales du cerveau (qui relèvent du « génétique ») s’élaborent, dans la relation avec l’environnement, les aptitudes à comprendre et à apprendre (qui relèvent de l’épigénétique). C’est ce que confirment tous les travaux des neurobiologistes : Changeux, Prochiantz …(1)

* dans ce projet de développement de l’intelligence, le « comprendre » est aussi important que l’ « apprendre » ; et on estime à tort que comprendre ne s’apprend pas (« Y comprendra jamais rien ! »). La tâche première des institutions d’enseignement devrait être d’abord le « développement de l’intelligence ».


* l’évaluation des élèves ne devrait en aucun cas se conformer à l’idée que les résultats DOIVENT s’inscrire dans la forme d’une courbe en cloche : dans chaque classe, il serait normal qu’il y ait une proportion donnée de mauvais élèves, de bon élèves et de très bons élèves. Une courbe en cloche devrait au contraire être l’indicateur de méthodes inappropriées. L'évaluation devrait ausi être "multidimensionnelle", c'est à dire ne pas s'attacher au seul critère du savoir formel.



L’enracinement des maux de l’éducation se situerait donc dans le paradigme fondateur de l’Ecole institutionnelle ; à la différence de la famille, où les parents estiment que leurs enfants sont également dignes de leur amour et de leurs attentions, à l’école il y a les mauvais, les bons et les très bons élèves, catégories classificatoires, dont l’expérience indique que rares sont ceux qui peuvent y échapper.



(1) On pourra lire à ce propos l’ouvrage que nous avons réalisé avec le Prof. Jacques Paty : Les sciences cognitives en éducation, éd. Nathan, coll. Education en poche




3) Connaît-on des solutions efficaces ? Comment et avec qui les mettre en œuvre ? Cela relève-t-il de la prospective ou de l’utopie ?

La suite dans la troisième (prochaine ) livraison de notre texte sur l’Ecole

jeudi 17 avril 2008

Lettre de Chine

A la suite de mon propos (Au jour le jour) sur le Tibet, un lecteur, Bertrand Puel, me communique ce texte, que je publie ici avec son autorisation et l'autorisation de son auteur :

On vient de me transmettre un mail envoyé de Chine par un ami commun, Jean de Miribel qui vit à Xian dans le Shanxi, en Chine, depuis 30 ans dans le milieu universitaire où il a aidé beaucoup de jeunes médecins venant se perfectionner en France. Ce mail est daté du 8avril 2008; il est libellé comme suit :

.......Je te joins quelques réflexions sur les évènements d'hier à Paris...Les Français dans leur ensemble ne savent pas que leurs ancêtres ont, avec les Anglais, envahi la Chine, détruit de fond en comble le palais impérial (le Palais d'été), après l'avoir complètement pillé (2de expédition franco-anglaise de 1860) et qu'ils n'ont jamais émis le moindre regret pour cette destruction ni exprimé des excuses ni rendu les objets volés, que Victor Hugo a écrit un article virulent pour dénoncer cette piraterie intitulé Les deux bandits, que cet article est imprimé dans les manuels de l'enseignement secondaire de la Chine et que des millions de Chinois en connaissent le contenu. Par ailleurs, plus le monde occidental interfère dans les affaires de la Chine, plus la Chine se ferme et se durcit.
Les manifestations d'hier desservent absolument la cause que veulent servir ces manifestants qui n'ont pas de connaissance en profondeur de l'histoire et de la psychologie chinoise. L'approche d'une affaire délicate en Chine doit être secrète et sans interférence des médias, autrement elle est vouée à l'échec. Les médias français face à l'Irak se taisent et ce silence en total contraste avec les manifestations parisiennes est insupportable. Il est vrai que protester à Paris pour un journaliste n'est pas dangereux, mais à Bagdad, il risque sa vie et pourtant que de drames. Qui plus est, depuis des dizaines d'années, les Français profitent de l'argent chinois en vendant à la Chine des centrales atomiques et des Airbus et personne n'est prêt à y faire obstacle. Que d'illogisme dans le comportement français !. »

mardi 15 avril 2008

L'Ecole est-elle encore une priorité ?


1) Où en sommes-nous ?

L’école concerne en France, directement, plus de dix millions de personnes ; indirectement (si on inclut les parents d’élèves actifs) beaucoup plus. C’est un lieu sensible pour des raisons de plusieurs ordres : d’abord la fougue tumultueuse de la jeunesse, c’est vrai, et le malaise réel lié au « métier d’élève » ; ensuite la dévalorisation et la déconsidération du corps enseignant (perte de pouvoir d’achat mais aussi du prestige naguère lié à la fonction) ; enfin la forte attente sociale en matière de résultats, soit en termes d’égalité, soit de préparation efficace à l’emploi (de la part des jeunes et des parents, de la part des entreprises).
Il suffit que l’insatisfaction dans l’un de ces secteurs se manifeste pour qu’elle éveille celle qui sommeille dans les autres.

Paradoxalement (mais il faut vraiment s’en réjouir), c’est au sein du camp des « libéraux » que, dans la situation un peu délicate actuelle, se sont manifestés las avis les plus sensibles et les plus pertinents.

Dans une longue interview à Europe 1, dimanche 13 avril, Laurence Parisot, présidente du MEDEF, a exprimé sa compréhension envers les inquiétudes des élèves et des étudiants, sa sensibilité envers le malaise qu’ils expriment, sa foi dans la jeunesse et les valeurs qu’elle représente ; on l’a même entendu dire – a posteriori me semble-t-il - qu’elle avait été très réservée sur le Contrat Première Embauche ( le CPE de vive mémoire) car il stigmatisait les jeunes en début de carrière professionnelle ; il fallait donc probablement écouter, mieux qu’on ne le fait, les jeunes lycéens.

Jacques Attali dans un entretien rapporté sur deux pages dans La Tribune du 14 avril, rappelle que la formation des jeunes est une responsabilité d’intérêt général ; que l’université est un secteur dans lequel la France a fait trop peu d’efforts ; que l’augmentation des droits d’inscription est à bannir ; que lorsque l’ascenseur social est en panne, un pays est menacé de décadence ; enfin que « les étudiants devraient être payés pour étudier, et non pas payer pour étudier » (voilà qui rappellera les revendications soixante-huitardes de présalaires pour les « jeunes travailleurs intellectuels »).

En même temps, dans le même journal, Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale (il est vrai sans les Universités, qui relèvent de Valérie Pécresse ) se livre à une bataille de chiffres, relative aux suppressions d’emploi et au taux d’encadrement, conduisant les syndicats sur ce terrain qu’ils maîtrisent mieux que tout autre, et faignant d’ignorer que dans les mouvements qui agitent l’éducation, toujours, un « train » peut en cacher un autre.
« Je suis un vieux de la vieille » déclare-t-il ; certes, un vieux de la vieille école ! ceux qui ont suivi son parcours ne l’ignorent pas : professeur de lettres classiques à Périgueux dans les années 70, muté au lycée Montaigne à Bordeaux, puis nommé Inspecteur Pédagogique régional, puis Inspecteur général, il a poursuivi une carrière professionnelle toujours marquée par le plus pur conservatisme à la Jacqueline de Romilly (ceux qui ont eu l’occasion de polémiquer avec lui s’en souviennent .. ). Affirmant que "le système éducatif est coûteux et peu efficace", il rompt certes avec le triomphalisme de certains de ses prédécesseurs (« Nous avons le meilleur système éducatif du monde ! ») et se cale – bien obligé … - sur les évaluations internationales qui nous mettent, en termes de résultat, en queue du peloton des pays de l’OCDE).

Mais selon quel syllogisme trompeur peut-on dire que s’il est coûteux et pas efficace, il suffira de le rendre moins coûteux pour qu’il soit plus efficace ? Et quels sont, au-delà de quelques déclarations de principe, les objectifs et les méthodes qu'il propose pour rendre son efficacité à notre école ?




2) Que pouvons-nous faire ?
De quels maux souffre donc notre école ? Où s’enracinent-ils ? Connaît-on des solutions efficaces ? Comment et avec qui les mettre en œuvre ? Cela relève-t-il de la prospective ou de l’utopie ?

Suite de ce texte dans la prochaine parution édition (RLB-Log)

dimanche 6 avril 2008

Tiers-mondes


Maigrir, grossir, cliquer : un tiers du monde qui veut maigrir ; un autre tiers qui voudrait grossir ; enfin un troisième qui ne pense qu’à cliquer. Le monde en ses trois tiers serait-il devenu fou ?

Maigrir : Le Journal du Lot, 8 avril 1928, 80 ans, presque jour pour jour : parmi les nouvelles locales, les déclarations des élus, les horaires de chemin de fer, on trouve la « Réclame », ce qu’aujourd’hui on appelle la « Pub » : en lettres capitales : MAIGRIR ; plusieurs solutions sont proposées : les dragées Cigartina, le Savon Vert de l’Amiral (savonner les parties sur lesquelles on veut agir), ou l’adresse du bon M. Chardon, 10 rue saint Lazare à Paris, qui vous dira gratuitement comment il faut faire.
Ce n’est donc pas un phénomène de notre société contemporaine ; déjà il y avait des gros (l’iconographie des élus de la République en témoigne), des grosses aussi, et certains assurément voulaient maigrir.
«Perdre des kilos» est devenu de nos jours une véritable obsession, valorisée par des arguments médicaux (attention aux maladies cardio-vasculaires, au cholestérol …) ou esthétiques ( les beautés à la Giorgione ne sont plus guère appréciées, du moins en effigie, au quotidien c’est peut-être différent) ; le Femina du 6 avril 2008 y consacre un dossier de 12 pages sous le titre « Dis-moi ton âge , je te dirai comment perdre des kilos », réservé il est vrai exclusivement au beau sexe.
A partir de 102 cm de tour de taille pour les hommes et 88 cm pour les femmes, nous sommes atteints du « syndrome de la bedaine » affirme le Dr Boris Hansel dans son livre Surveillez votre ventre.


Grossir : pendant que nous sommes occupés à maigrir, une partie du monde manque de nourriture. Les femmes qui manifestaient le 1er avril à Port Bouet (quartier populaire dAbidjan) brandissaient une banderole sur la quelle on lisait : « Soro [Guillaume Soro, premier ministre] lesse nous grossir » (Le Monde samedi 5 avril). En Afrique les manifestations contre l’augmentation des prix ( En Côte d’Ivoire, le prix du kilo de riz est passé de 250 à 650 francs CFA – de 0,22 à 0,97 € - en un an) se multipient. Cette augmentation, selon les experts, est due aux mécanismes du marché : accroissement de la demande des pays émergents, transformation des surfaces cultivées pour produire des agrocarburants, déficit d’autosuffisance alimentaire des pays pauvres : en Mauritanie, par exemple, elle est seulement de 30% environ. Déjà en 2007 le directeur de la FAO, l’agence de l’ONU pour agriculture et alimentation, avait lancé un cri d’alarme et annoncé le risque d’émeutes de la faim.

Cliquer : pendant ce temps, un autre tiers « clique » et trouve en cet auguste geste toute perspective pour notre avenir : lors des entretiens des Civilisations numériques (CINUM) de l’année 2007, organisés par Aquitaine Europe Communication, on lit de très sérieuses analyses qui vont dans ce sens. Par exemple, selon Joël de Rosnay, écrivain bien connu et président exécutif de Biotics international, « La société en réseau, l’économie de l’immatériel, inspirent un certain nombre de réflexions pour 2037. […] L’environnement deviendra cliquable et l’on cliquera dans cet environnement avec notre corps, qui sera l’équivalent d’une souris, d’une télécommande ou d’un scanner […cela reviendra à] intégrer notre corps à des environnements intelligents bardés de puces électroniques … »

Brisons là ! en 2037, j’aurai 102 ans, je ne suis pas sûr d’être en mesure de cliquer.


D’ici là le premier défi auquel nous sommes de toute urgence confrontés est bien celui de l’alimentation d’une population mondiale en croissance exponentielle.
Le monde qui veut maigrir, le monde qui ne rêve que de cliquer, le monde qui voudrait grossir, entre temps s’ignorent ; ils obéissent à des répartitions qui ne sont pas seulement géographiques ; chaque continent contient des gens qui veulent maigrir, qui veulent grossir, qui cliquent. Le problème c’est que ce ne sont pas les mêmes et que s’il existe bien des cliqueurs obèses, on n’en rencontre guère d’affamés.