Métier de prof., métier délève
A la différence de la plupart des corps de métier, exception faite peut être des ministres du culte qui d’ailleurs ont eu longtemps le privilège de l’enseignement, les enseignants exercent leur métier à la rencontre d’un autre acteur du processus professionnel : l’élève.
On n’a jamais en réalité, quoique on ait pu en penser, considéré l’élève comme une « table rase » sur laquelle il faudrait inscrire les connaissances apportées par l’enseignant. Parmi les fondateurs de la réflexion sur l’art d’enseigner, Platon et Socrate, théoriciens de la « maïeutique » comme art de faire naître les idées et les connaissances, comme plus tard saint Augustin (dans son opuscule De magistro, Du maître) considèrent que l’activité du maître consiste à encadrer et gérer celle de l’élève. Les principes de l’ « éducation nouvelle » qui s’est développée en Europe dans la première moitié du XX° siècle, sont également fondés sur l’activité de l’élève dans les apprentissages. Ces principes ont été réaffirmés dans l’immédiat après-guerre avec les « Classes nouvelles » et les « Lycées pilotes » créés par Gustave Monod, alors Directeur des enseignements du second degré au ministère. Ils ont été à nouveau formulés dans la Loi d’orientation de 1989 qui place « l’élève au centre du système éducatif » (formulation fortement critiquée par Xavier Darcos, Le Monde du 18 juillet).
Il est vrai que dans la mouvance du courant philosophique du « positivisme », et aussi de lois dites fondamentales de Jules Ferry, est toujours resté sous-jacent un courant de pensée plus centré sur les connaissances que sur les élèves. Le modèle « transmission des connaissances » en est une application : le professeur a les connaissances (les examens et les concours en apportent la validation ; il les « transmet » aux élèves ; l’élève donc les reçoit, et il est « classé » en fonction de ce qu’il a reçu, et qui n’est en aucun cas identique à ce qu’on lui a transmis.
Ce modèle est resté très présent dans les pratiques enseignantes, délibérément ou implicitement, malgré les activités déployées par les Mouvements pédagogiques (Centres d’éducation aux méthodes d’éducation active : CEMEA ; Groupe français d’éducation nouvelle : GFEN ; Institut coopératif de l’école Moderne (ICEM) de Célestin Freinet) et les dispositions prises par de nombreux ministres, Jean Zay sous le Front Populaire, René Capitant dans le Gouvernement provisoire après la Libération ; plus près de nous Olivier Guichard, Christian Beullac, Alain Savary, Lionel Jospin ….,
La Loi d’orientation sur l’éducation de 1989 (de laquelle la Loi Fillon de 1995 reprend les éléments cardinaux) apporte pourtant des modification essentielles, dont on n’a, ni mesuré l’importance, ni tiré les enseignements, en matière de modèle macro-éducatif. La loi dispose en effet que « l’Etat se fixe l’objectif de 80% de réussite au niveau du baccalauréat » ; ce qui signifie que l’opérateur éducatif (l’Etat, le ministre, les enseignants) est responsable de ce résultat. Dans le système « Transmission des connaissances », la variable d’ajustement, c’est l’élève : ses résultats donnent une indication de sa valeur ; dans le système « Etat responsable du résultat », la variable d’ajustement c’est l’activité de l’opérateur.
Notons par parenthèse que lorsque Xavier Darcos tourne en dérision la formule « Elève au
centre du système éducatif », et part en guerre contre le « pédagogisme », soit il fait preuve d’une grande mauvaise foi, soit d’un déficit de compréhension, car c’est de ce principe que découlent les trois grandes idées qu’il revendique : la pédagogie différenciée (adaptée à chaque individualité) ; l’exigence de résultat pour les enseignants et les établissements ; l’aide personnalisée aux élèves.
L’élève, moins que jamais, n’est cette table rase sur laquelle on pourrait inscrire les connaissances que l’enseignant expose ; et moins que jamais le rôle de l’enseignant est de se cantonner à exposer des connaissances.
Les nouvelles technologies (mass media : communication de masse, ou self-media, communication interpersonnelle) ont considérablement modifié les références et l’expérience dont disposent les élèves ; ils ont des intérêts très divers ; ils peuvent « acquérir des connaissances » bien autrement qu’en suivant un cours. En revanche leurs motivations sont parfois très éloignées des programmes et des contenus enseignés.
Que fait l’élève à l’école ? Tout d’abord, il travaille. Et si on permet ce mot, quel est son « métier », comment le décliner ? Trois activités essentielles balisent son travail : il doit comprendre (établir des relations, avec son expérience et ses connaissances antérieures), il doit apprendre (exercer sa mémoire afin de constituer son capital de connaissances), il doit produire (afin de mettre en œuvre ses acquis et les soumettre à évaluation). Ces trois activités ont un dénominateur commun : l’intelligence.
Or il est bien reconnu aujourd’hui (notamment par les travaux des neuro biologistes sur le fonctionnement du cerveau) que l’intelligence, même si elle repose sur un substrat individuel (part du génétique), se construit et se développe par nos activités mentales (part de l’épigénétique). Construire et développer son intelligence, tel est donc l’objectif du métier de l’élève.
C’est dans ce contexte que s’exerce la professionnalité des enseignants ; et s’il est indispensable qu’un professeur de mathématiques connaisse bien sa discipline, celle-ci ne lui sera guère de quelque secours pour aider les élèves à comprendre, apprendre, à produire ; en revanche, même si on a pu prétendre que l’intelligence doit se décliner au pluriel, ce pluriel ne suit pas les découpages disciplinaires. Les activités liées au comprendre, à l’apprendre et au produire relèvent de valeurs communes et essentielles, même si leurs applications sont nécessairement différenciées.
Comment donc concevoir ce métier de professeur, dont la fonction première est d’aider l’élève à exercer le sien ? Et quels contenus pour la formation professionnelle ?
Prochaine livraison :
La formation des enseignants – 3 – Quels contenus pour la formation ?
On n’a jamais en réalité, quoique on ait pu en penser, considéré l’élève comme une « table rase » sur laquelle il faudrait inscrire les connaissances apportées par l’enseignant. Parmi les fondateurs de la réflexion sur l’art d’enseigner, Platon et Socrate, théoriciens de la « maïeutique » comme art de faire naître les idées et les connaissances, comme plus tard saint Augustin (dans son opuscule De magistro, Du maître) considèrent que l’activité du maître consiste à encadrer et gérer celle de l’élève. Les principes de l’ « éducation nouvelle » qui s’est développée en Europe dans la première moitié du XX° siècle, sont également fondés sur l’activité de l’élève dans les apprentissages. Ces principes ont été réaffirmés dans l’immédiat après-guerre avec les « Classes nouvelles » et les « Lycées pilotes » créés par Gustave Monod, alors Directeur des enseignements du second degré au ministère. Ils ont été à nouveau formulés dans la Loi d’orientation de 1989 qui place « l’élève au centre du système éducatif » (formulation fortement critiquée par Xavier Darcos, Le Monde du 18 juillet).
Il est vrai que dans la mouvance du courant philosophique du « positivisme », et aussi de lois dites fondamentales de Jules Ferry, est toujours resté sous-jacent un courant de pensée plus centré sur les connaissances que sur les élèves. Le modèle « transmission des connaissances » en est une application : le professeur a les connaissances (les examens et les concours en apportent la validation ; il les « transmet » aux élèves ; l’élève donc les reçoit, et il est « classé » en fonction de ce qu’il a reçu, et qui n’est en aucun cas identique à ce qu’on lui a transmis.
Ce modèle est resté très présent dans les pratiques enseignantes, délibérément ou implicitement, malgré les activités déployées par les Mouvements pédagogiques (Centres d’éducation aux méthodes d’éducation active : CEMEA ; Groupe français d’éducation nouvelle : GFEN ; Institut coopératif de l’école Moderne (ICEM) de Célestin Freinet) et les dispositions prises par de nombreux ministres, Jean Zay sous le Front Populaire, René Capitant dans le Gouvernement provisoire après la Libération ; plus près de nous Olivier Guichard, Christian Beullac, Alain Savary, Lionel Jospin ….,
La Loi d’orientation sur l’éducation de 1989 (de laquelle la Loi Fillon de 1995 reprend les éléments cardinaux) apporte pourtant des modification essentielles, dont on n’a, ni mesuré l’importance, ni tiré les enseignements, en matière de modèle macro-éducatif. La loi dispose en effet que « l’Etat se fixe l’objectif de 80% de réussite au niveau du baccalauréat » ; ce qui signifie que l’opérateur éducatif (l’Etat, le ministre, les enseignants) est responsable de ce résultat. Dans le système « Transmission des connaissances », la variable d’ajustement, c’est l’élève : ses résultats donnent une indication de sa valeur ; dans le système « Etat responsable du résultat », la variable d’ajustement c’est l’activité de l’opérateur.
Notons par parenthèse que lorsque Xavier Darcos tourne en dérision la formule « Elève au
centre du système éducatif », et part en guerre contre le « pédagogisme », soit il fait preuve d’une grande mauvaise foi, soit d’un déficit de compréhension, car c’est de ce principe que découlent les trois grandes idées qu’il revendique : la pédagogie différenciée (adaptée à chaque individualité) ; l’exigence de résultat pour les enseignants et les établissements ; l’aide personnalisée aux élèves.
L’élève, moins que jamais, n’est cette table rase sur laquelle on pourrait inscrire les connaissances que l’enseignant expose ; et moins que jamais le rôle de l’enseignant est de se cantonner à exposer des connaissances.
Les nouvelles technologies (mass media : communication de masse, ou self-media, communication interpersonnelle) ont considérablement modifié les références et l’expérience dont disposent les élèves ; ils ont des intérêts très divers ; ils peuvent « acquérir des connaissances » bien autrement qu’en suivant un cours. En revanche leurs motivations sont parfois très éloignées des programmes et des contenus enseignés.
Que fait l’élève à l’école ? Tout d’abord, il travaille. Et si on permet ce mot, quel est son « métier », comment le décliner ? Trois activités essentielles balisent son travail : il doit comprendre (établir des relations, avec son expérience et ses connaissances antérieures), il doit apprendre (exercer sa mémoire afin de constituer son capital de connaissances), il doit produire (afin de mettre en œuvre ses acquis et les soumettre à évaluation). Ces trois activités ont un dénominateur commun : l’intelligence.
Or il est bien reconnu aujourd’hui (notamment par les travaux des neuro biologistes sur le fonctionnement du cerveau) que l’intelligence, même si elle repose sur un substrat individuel (part du génétique), se construit et se développe par nos activités mentales (part de l’épigénétique). Construire et développer son intelligence, tel est donc l’objectif du métier de l’élève.
C’est dans ce contexte que s’exerce la professionnalité des enseignants ; et s’il est indispensable qu’un professeur de mathématiques connaisse bien sa discipline, celle-ci ne lui sera guère de quelque secours pour aider les élèves à comprendre, apprendre, à produire ; en revanche, même si on a pu prétendre que l’intelligence doit se décliner au pluriel, ce pluriel ne suit pas les découpages disciplinaires. Les activités liées au comprendre, à l’apprendre et au produire relèvent de valeurs communes et essentielles, même si leurs applications sont nécessairement différenciées.
Comment donc concevoir ce métier de professeur, dont la fonction première est d’aider l’élève à exercer le sien ? Et quels contenus pour la formation professionnelle ?
Prochaine livraison :
La formation des enseignants – 3 – Quels contenus pour la formation ?