Entre la naissance et la mort, l’homme redoute ; il craint avant tout la mort. Cette crainte est « naturelle », elle est dans sa nature mortelle ; même le prolongement de l’espérance de vie ne sait l’atténuer ; car la pensée de la mort est connaturelle de la pensée ; l’homme pense à la mort parce qu’il pense. Les autres espèces animales ou végétales, dotées de la vie, elles-mêmes mortelles, ne pensent pas à la mort – du moins le pensons-nous - .
Dieu ne prend du sens que parce que nous sommes mortels et parce que nous le savons. Si nous étions immortels, nous bénéficierions de la qualité fondamentale de Dieu : l’éternité, nous serions ses égaux ; si nous ne pensions pas à la mort, nous n’aurions pas conscience de notre condition, nous ne penserions pas non plus à la vie ; l’idée d’un dieu (éternel, créateur) n’aurait aucun sens pour nous.
Il est difficile de concevoir la fin ; le cycle des jours et des saisons nous donne le rythme et la certitude de ce recommencement, qui ne cesse ni ne s’interrompt ; on n’imagine pas qu’un jour le soleil ne se couche pas ; qu’un jour la terre cesse de tourner ; que le monde, tel que nous le connaissons, puisse s’anéantir. Aussi, si nous pensons à la mort, ne peut-on que difficilement penser la mort (Vladimir Jankélévitch : « La mort est à peine pensable » / La Mort, 1977)
La mort, qui est après la naissance, l’autre terme de la vie, n’est redoutée que parce que nous aimons vivre, bien que vivre soit difficile ; si nous n’aimions pas vivre, nous ne redouterions pas de mourir. Et c’est par un déficit d’amour de la vie que certains préfèrent « se donner la mort », que ce soit dans des circonstances tragiques (le cas le plus fréquent des suicides, et des demandes d’euthanasie) ou symboliques (René, chez Chateaubriand, s’assit au pied d’un arbre, et « attendit la mort avec impatience »).
Dieu, qui est éternel, devient dès lors le terme cardinal de notre désir et de notre espoir, car à la fois il est à la fois éternel, et il nous promet l’éternité. La plupart des religions (monothéistes ou non) assurent les hommes d’une vie au delà de cette vie. Dieu est celui qui nous attend dans l’autre monde et nous y promet l’éternité ; le trépas est ce pertuis qui nous ouvre les jardins où on passe le l’existence à l’essence ; ici on existait, là on est. Pour les Catholiques, cette vie éternelle est inscrite dans le dogme ; elle est l’une des croyances fondamentales ; elle prend d’ailleurs deux aspects distincts : l’immortalité de l’âme (nous avons en nous quelque chose d’immortel) et la résurrection des corps (dans le Credo : « J’attends la résurrection des morts »).
Ainsi la mort peut-elle être à la fois redoutée (quand on aime la vie) et désirée (quand on croit en la vie éternelle dans un au-delà). Le désir de la mort,et du trépas, toutefois, ne s’inscrit que dans la perspective d’une croyance ; alors que de la mort physique nous avons la connaissance par la mort des autres, puisque nous ne saurions avoir conscience de notre mort ; du moins avant cette mort elle-même, si nous considérons que la mort est un trépas, un passage ( Jankélévitch : « La Mort joue à cache cache avec la conscience », La Mort).
Le discours de toute religion consiste alors à embellir le tragique de l’existence (puisque elle se termine mal ; son moment initial comporte déjà la promesse de sa fin) dans la musique du rêve. Selon les religions ce rêve prendra des formes différentes : le Jardin d’Eden, le Nirvana, le Paradis ; on y trouvera des nourritures abondantes, des vierges éternellement « pures », la lénifiante contemplation de Dieu ; y croire (donc, croire) c’est dès lors donner au rêve le sceau de la réalité.
L’homme, qui a dû quitter le Paradis terrestre parce qu’il péché contre Dieu, peut-il espérer gagner à coup sûr le Paradis céleste à la fin de sa vie ici-bas ? Non, car pour avoir originellement péché, il n’est point pour autant protégé de la tentation de pécher à nouveau (« Préservez-nous de la tentation » dit le Pater noster, la prière que nous a enseignée Jésus). Aussi le Paradis doit-il être gagné ; et il peut donc être perdu.
C’est là que se greffe une seconde, et plus importante crainte, celle que François d’Assise appelait « la mort seconde » ou mort après la mort, ou encore mort de l’âme, qui nous priverait à tout jamais du Paradis.
La crainte de la mort première se résout et se négocie dans l’espérance d’une vie au-delà ; mais cette espérance elle-même engendre une nouvelle crainte, celle de ne pas mériter, de chuter, de faillir. La faute, celle par quoi nous risquons de voir la vie éternelle se transformer en Enfer, peut faire resurgir notre culpabilité, et nous faire perdre, finalement toute espérance ; la mort seconde, à son tour nous guette. Dante, dans la Divine Comédie, au cours de son périple, guidé d’abord par Virgile qui le pilote dans les méandres de l’Enfer, découvre inscrits sur la porte de l’Enfer, ces mots : « Laissez toute espérance, vous qui entrez ici ». L’espérance n’est jamais qu’un faux semblant elle contient sa négation.
Dieu, donc, qui est le recours contre nos craintes, devient lui-même source de craintes. Mais il propose lui-même la manière d’y échapper, c’est le Sacrifice. Sacrifice d’Abraham dans l’Ancien Testament, par quoi Dieu éprouve son prophète, sacrifice de Jésus, par quoi son père assure la rémission de tous nos péchés, sacrifice de la messe, par quoi les prêtres renouvellent celui de la Croix, eucharistie enfin, en un processus inversé où, par le mystère de la transsubstantiation, le fidèle « sacrifie » le Christ en mangeant son corps et buvant son sang, et dans un processus fusionnel « communie » avec lui.
Crainte ultime, le Jugement dernier (si fortement incarné par Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine, après les prêches terrifiants de Savonarole, qui entraînèrent la fuite de l’artiste de Florence à Rome), Apocalypse, ou dévoilement (c’est le sens étymologique du terme ; Apocalypse de Jean – la plus citée -, mais aussi celle de Daniel dans l’Ancien Testament celle de l’Islam sunnite ou chiite …) des périodes tourmentées qui nous attendent avant le jugement dernier : règne de Satan, puis deuxième incarnation du Christ qui chasse l’Antéchrist ; cependant que les quatre cavaliers de l’Apocalypse (blanc, rouge, noir, pâle) représentant les fléaux, toujours actuels, de la famine, de la peste, de la guerre et de la mort, chevaucheront ce monde dans une cavalcade fantastique pendant son anéantissement.
De là d’ailleurs le rite des rogations (célébrées dans la liturgie catholique pendant les trois jours qui précèdent l’Ascension) avec la complainte litanique des " A peste, fame et bello, libera nos Domine " : De la peste, de la faim et de la guerre, libère-nous Seigneur
Dieu : la réponse à ce monde qui redoute ; qui craint à la fois la mort, les tourments de l’existence, l’incertitude du lendemain. Dieu est dans la religion chrétienne, doublement la réponse à ces craintes : Dieu a envoyé son fils sur terre pour effacer nos péchés par son sacrifice, mais l’homme est toujours soumis à la tentation et au péché ; le Paradis est de nouveau promis, mais il peut être perdu ; l’homme est au centre de son destin dans l’adoration de Dieu.
Ce mode d’articulation du discours est bien connu dans la littérature, mais surtout au cinéma ou au théâtre sous les termes de « construction en abyme », ou enchassement d’un récit à l’intérieur d’un autre (théâtre dans le théâtre, cinéma dans le cinéma) ; ce procédé narratif est de nature à renforcer « l’impression de réalité », puisque la fiction seconde rend non fictionnelle la première. En outre, dans la tradition catholique (mais pas toujours dans la tradition chrétienne, notamment chez Calvin) se greffe un troisième niveau de discours, celui sur le libre arbitre et sur la grâce ; selon Augustin (et plus tard Pascal) la grâce, intervention facilitante de Jésus, est nécessaire au Salut ; c’est le principe de la grâce qui fonde le rite de la prière, laquelle consiste à demander l’aide de Dieu, de la Vierge ou des Saints.
Cette dialectique de la crainte et de l’espérance, nous appelle à la transcendance, par quoi penser le monde, c’est penser Dieu, source de toute espérance, adoré mais aussi redouté ; la religion est ce discours, multiarticulé, qui nous montre la voie de notre salut : « Ego sum via, veritas et vita » : je suis la voie, la vérité et la vie, dit Jésus ; ne craignons plus, mais craignons car la vie, c’est au-delà.