mercredi 21 janvier 2009

Réformer l'éducation



Le Président Sarkosy vient de montrer, dans son discours de Saint Lo, le 12 janvier, sa détermination à conduire une réforme de l’éducation ; il a dit qu’elle était nécessaire, mais il n’a pas dit pourquoi, comme si cela allait de soi, ou encore que, à l’évidence on ne pouvait pas réformer le pays sans en réformer l’école.

Pense-t-il vraiment que c’est en concertation avec les lycéens que l’on en trouvera les fondements et les modalités ; ou cherche-t-il simplement une ligne de fuite destinée en premier lieu à calmer la grogne ? Car on sait bien qu’il est assez facile de mettre les étudiants dans la rue, mais qu’il est beaucoup plus difficile de les faire rentrer. Il est bien plus facile de stigmatiser des grévistes ou des manifestants enseignants ; et ni lui ni XD ne s’en privent …

Néanmoins, une réforme du système éducatif, qui correspond au premier budget de la nation, ne devrait pas se concevoir sans un certain nombre de principes directeurs, avec les quels on ne saurait transiger, au demeurant mis en évidence depuis plusieurs décennies par les universitaires et les experts.

Globalement ils sont au nombre de cinq :

- se fixer comme objectif premier l’égalité de résultat, et non l’égalité des chances, principe qui depuis Philippe Pétain qui en fut « l’inventeur » n’a induit que des inégalités. L’égalité, deuxième pilier de notre devise républicaine, était déjà conçue par Condorcet en termes d’égalité réelle et non seulement formelle. Les sociologues Bourdieu et Passeron ont analysé ce phénomène en termes de « reproduction » : le système éducatif tend à reproduire le système existant des hiérarchies sociales (La reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970 ); de leur côté les neurophysiologues (Changeux, Prochiantz) ont plus récemment montré qu’il n’existait aucun déterminisme génétique dans les facteurs de réussite ou d’échec scolaire ; de nombreuses études en revanche ont montré qu’il existait bien un « déterminisme socioculturel », lequel offrait plus de chances aux enfants issus de milieux cultivés. L’égalité des chances serait donc un leurre. Si on veut réformer le système éducatif il faut d’abord établir le principe d’égalité réelle de résultat, à savoir que tous les élèves peuvent (individuellement) et doivent (impératif social) réussir.

- considérer l’acte éducatif comme un acte de communication, et délaisser (plus exactement laisser à sa place) la fixation obsessionnelle sur les contenus et les programmes. Non que les programmes soient inutiles ou périmés, mais qu’ils sont sans valeur si les élèves ne les assimilent pas. La plupart des difficultés des élèves, notamment dans le plus jeune âge, sont liés à des difficultés non pas d’apprendre, mais de comprendre, c'est-à-dire de donner du sens aux textes scolaires, aux consignes, aux démonstrations, aux explications … De là tous les phénomènes que l’on commence maintenant à analyser en termes de « décrochage scolaire » et qu’auparavant on nommait parfois « refus scolaire ». On comprendra aisément que décrochage et refus ont comme conséquence l’échec. Or l’idéologie dominante, issue d’un vieil héritage théocratique, selon laquelle l’enseignement est transmission et révélation, invalide toutes les tentatives de prendre en compte les représentations, la culture (ou l’inculture) préexistante de l’élève. Enseigner c’est d’abord travailler sur des signes (et non des matières), c’est « ensigner ».

Les procédures de soutien, de remédiation, de « discrimination positive » ne sont que cautères sur jambes de bois ; considérer qu’il y a des « élèves en difficulté », occulte la réalité scolaire : ce ne sont pas les élèves qui sont en difficulté, c’est être élève qui est difficile, car c’est un « métier » (Voir notre Métier d’élève, Hachette) .

- dans l’histoire de nombreuses conceptions de l’éducation scolaire se sont succédé ou même ont été mises en compétition ; de nos jours les experts ne sont pas toujours d’accord entre eux ; des préférences préalables orientent parfois leurs approches (Nietzsche a précisément analysé ce phénomène, qui concerne tous les domaines scientifiques, dans Le gai savoir) mais cela ne remet pas en cause leur expertise : il y a plusieurs bonne façons de concevoir et de construire un pont, de même il y a plusieurs bonnes façons de concevoir et de gérer un système éducatif.

Les politiques devraient d’abord s’appuyer sur des groupes d’expertise (et pas seulement ceux dévoués au pouvoir comme les Inspecteurs Généraux) lesquels fourniraient des scénarios alternatifs, comportant aussi leur volet économique (comme le fait l’’Institut de Recherche sur l’Economie de l’Education, du CNRS, rarement consulté, moins encore suivi dans ses propositions) à partir desquels des choix politiques et des négociations sociales pourraient s’engager.

- la formation des enseignants (initiale et continue) est l’instrument premier de toute réforme ; quels que soient les points sur lesquels porte une réforme, il faut évidemment que ceux qui la mettent en œuvre maîtrisent les différents paramètres par quoi s’exerce leur métier. Or les décisions annoncées ne correspondent en rien à cette exigence. La suppression des IUFM en est la première négation. Les mesures envisagées (stages en cours de master 2) permettront certes aux postulants de se familiariser avec la réalité de la classe vue du côté de l’enseignant, mais n’apporteront que peu de chose en matière de professionnalité, laquelle ne peut s’acquérir que par un équilibre raisonné entre la théorie et la pratique d’une part, l’analyse critique des pratiques de l’autre. En outre une véritable réforme de l’éducation appelle des compétences nouvelles ; comment peut-on imaginer faire du neuf avec des savoir faire anciens ? Celles-ci sont exigibles non seulement des nouveaux enseignants mais surtout, numériquement parlant, des enseignants en exercice ; la formation des enseignants en exercice devrait donc revêtir un caractère de priorité ; or, loin de là, ce sont ces enseignants qui vont avoir en charge la « formation » des nouveaux.


- changer en éducation est particulièrement difficile ; le corps enseignant est composé de près d’un million de cadres soucieux d’une autonomie et d’une indépendance qui fit de tout temps leur fierté, et en même temps investis d’une mission nationale dont les principes restent dans leur représentation collective toujours inspirés des lois fondamentales des gouvernements Gambetta. Soucieux et sourcilleux, mais aussi particulièrement consciencieux (une récente étude sur l’absentéisme au travail montre que contrairement à ce que certains ont voulu accréditer, les enseignants font preuve de présentéisme ( L. Janot et N. Rascle, Le stress des enseignants, Armand Colin 2008). Non seulement une réforme ne doit pas être présentée « contre » les enseignants (même si c’est contre certaines de leurs pratiques) mais elle doit être conduite « avec » les enseignants. Des démarches participatives ont été expérimentées avec un succès général, dans des domaines sectoriels par les « recherches-actions » mises en oeuvre par l’Institut National de la Recherche Pédagogique (INRP), d’une façon générale dans le cadre de la rénovation des collèges pilotée par le ministère d’Alain Savary. Dans ce domaine deux règles fondamentales devraient être respectées : on passe toujours de l’exemple à la règle, et non l’inverse ; on ne change pas, comme l’a montré Michel Crozier, la société par décret ; on ne la change pas non plus sans décret. Il faut savoir légiférer, mais au bon moment.


Cinq principes donc : l’égalité de résultat et non l’égalité des chances comme objectif ; l’acte éducatif comme acte de communication; la constitution et la consultation de groupes d’experts ; l’incontournable formation des enseignants ; le changement avec et non contre les enseignants. Ils se situent à un tout autre niveau que les « points de convergence » qui ont donné l’illusion qu’un accord pouvait exister entre les différents partenaires ministériels et sociaux, et pourraient être matière d’un vrai débat parlementaire sur les perspectives de l’éducation au XXI° siècle.



P.S. si l’un de mes lecteurs a l’oreille de XD, je l’autorise bien volontiers à lui remettre ce texte ; il se souviendra peut-être qu’il était membre des équipes d’animation du CDDP (Centre départemental de Documentation Pédagogique) de Périgueux, lors que j’étais directeur du CRDP d’Aquitaine.

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