jeudi 24 juillet 2008

La formation des enseignants - 2

Métier de prof., métier délève
A la différence de la plupart des corps de métier, exception faite peut être des ministres du culte qui d’ailleurs ont eu longtemps le privilège de l’enseignement, les enseignants exercent leur métier à la rencontre d’un autre acteur du processus professionnel : l’élève.

On n’a jamais en réalité, quoique on ait pu en penser, considéré l’élève comme une « table rase » sur laquelle il faudrait inscrire les connaissances apportées par l’enseignant. Parmi les fondateurs de la réflexion sur l’art d’enseigner, Platon et Socrate, théoriciens de la « maïeutique » comme art de faire naître les idées et les connaissances, comme plus tard saint Augustin (dans son opuscule De magistro, Du maître) considèrent que l’activité du maître consiste à encadrer et gérer celle de l’élève. Les principes de l’ « éducation nouvelle » qui s’est développée en Europe dans la première moitié du XX° siècle, sont également fondés sur l’activité de l’élève dans les apprentissages. Ces principes ont été réaffirmés dans l’immédiat après-guerre avec les « Classes nouvelles » et les « Lycées pilotes » créés par Gustave Monod, alors Directeur des enseignements du second degré au ministère. Ils ont été à nouveau formulés dans la Loi d’orientation de 1989 qui place « l’élève au centre du système éducatif » (formulation fortement critiquée par Xavier Darcos, Le Monde du 18 juillet).

Il est vrai que dans la mouvance du courant philosophique du « positivisme », et aussi de lois dites fondamentales de Jules Ferry, est toujours resté sous-jacent un courant de pensée plus centré sur les connaissances que sur les élèves. Le modèle « transmission des connaissances » en est une application : le professeur a les connaissances (les examens et les concours en apportent la validation ; il les « transmet » aux élèves ; l’élève donc les reçoit, et il est « classé » en fonction de ce qu’il a reçu, et qui n’est en aucun cas identique à ce qu’on lui a transmis.
Ce modèle est resté très présent dans les pratiques enseignantes, délibérément ou implicitement, malgré les activités déployées par les Mouvements pédagogiques (Centres d’éducation aux méthodes d’éducation active : CEMEA ; Groupe français d’éducation nouvelle : GFEN ; Institut coopératif de l’école Moderne (ICEM) de Célestin Freinet) et les dispositions prises par de nombreux ministres, Jean Zay sous le Front Populaire, René Capitant dans le Gouvernement provisoire après la Libération ; plus près de nous Olivier Guichard, Christian Beullac, Alain Savary, Lionel Jospin ….,

La Loi d’orientation sur l’éducation de 1989 (de laquelle la Loi Fillon de 1995 reprend les éléments cardinaux) apporte pourtant des modification essentielles, dont on n’a, ni mesuré l’importance, ni tiré les enseignements, en matière de modèle macro-éducatif. La loi dispose en effet que « l’Etat se fixe l’objectif de 80% de réussite au niveau du baccalauréat » ; ce qui signifie que l’opérateur éducatif (l’Etat, le ministre, les enseignants) est responsable de ce résultat. Dans le système « Transmission des connaissances », la variable d’ajustement, c’est l’élève : ses résultats donnent une indication de sa valeur ; dans le système « Etat responsable du résultat », la variable d’ajustement c’est l’activité de l’opérateur.
Notons par parenthèse que lorsque Xavier Darcos tourne en dérision la formule « Elève au
centre du système éducatif », et part en guerre contre le « pédagogisme », soit il fait preuve d’une grande mauvaise foi, soit d’un déficit de compréhension, car c’est de ce principe que découlent les trois grandes idées qu’il revendique : la pédagogie différenciée (adaptée à chaque individualité) ; l’exigence de résultat pour les enseignants et les établissements ; l’aide personnalisée aux élèves.

L’élève, moins que jamais, n’est cette table rase sur laquelle on pourrait inscrire les connaissances que l’enseignant expose ; et moins que jamais le rôle de l’enseignant est de se cantonner à exposer des connaissances.
Les nouvelles technologies (mass media : communication de masse, ou self-media, communication interpersonnelle) ont considérablement modifié les références et l’expérience dont disposent les élèves ; ils ont des intérêts très divers ; ils peuvent « acquérir des connaissances » bien autrement qu’en suivant un cours. En revanche leurs motivations sont parfois très éloignées des programmes et des contenus enseignés.

Que fait l’élève à l’école ? Tout d’abord, il travaille. Et si on permet ce mot, quel est son « métier », comment le décliner ? Trois activités essentielles balisent son travail : il doit comprendre (établir des relations, avec son expérience et ses connaissances antérieures), il doit apprendre (exercer sa mémoire afin de constituer son capital de connaissances), il doit produire (afin de mettre en œuvre ses acquis et les soumettre à évaluation). Ces trois activités ont un dénominateur commun : l’intelligence.

Or il est bien reconnu aujourd’hui (notamment par les travaux des neuro biologistes sur le fonctionnement du cerveau) que l’intelligence, même si elle repose sur un substrat individuel (part du génétique), se construit et se développe par nos activités mentales (part de l’épigénétique). Construire et développer son intelligence, tel est donc l’objectif du métier de l’élève.

C’est dans ce contexte que s’exerce la professionnalité des enseignants ; et s’il est indispensable qu’un professeur de mathématiques connaisse bien sa discipline, celle-ci ne lui sera guère de quelque secours pour aider les élèves à comprendre, apprendre, à produire ; en revanche, même si on a pu prétendre que l’intelligence doit se décliner au pluriel, ce pluriel ne suit pas les découpages disciplinaires. Les activités liées au comprendre, à l’apprendre et au produire relèvent de valeurs communes et essentielles, même si leurs applications sont nécessairement différenciées.

Comment donc concevoir ce métier de professeur, dont la fonction première est d’aider l’élève à exercer le sien ? Et quels contenus pour la formation professionnelle ?


Prochaine livraison :

La formation des enseignants – 3 – Quels contenus pour la formation ?

dimanche 20 juillet 2008

La fomation profssionnelle des enseignants

Pendant qu’élèves et parents sont en vacances, le ministre a multiplié les annonces, concernant la politique présidentielle en éducation, puis la réforme des lycées. Précédemment il avait annoncé les nouvelles modalités de recrutement des enseignants : Bac + 5 (niveau master) et affectation directe dans un établissement avec aide tutorale d’un ancien. Les grands principes de sa politique sont clairs : davantage d’autonomie : des parents pour le choix des établissements (c’est la question de la sectorisation, dite par erreur « carte scolaire »), des établissements pour leur responsabilité pédagogique, des élèves pour le choix de leur « bouquet » de disciplines (c’est le lycée dit « modulaire) ; plus d’aide personnalisée et différenciée (aide individuelle aux élèves rencontrant telle ou telle difficulté, momentanément ou non) ; plus de réussite (reprise des objectifs de la loi Jospin de 1989 : 80% de réussite au baccalauréat) ; plus de responsabilité (mise en concurrence des établissements et responsabilité au regard des résultats des élèves).
Rien de tout cela n’est nouveau, on le retrouve dans le catalogue de bonnes intentions de quasiment tous les ministères depuis la réforme Berthouin qui en 1959 prolongea la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans. Mais toutes ces dispositions – et d’autres – rencontrent la question de la formation professionnelle des enseignants : question qui, avec la suppression des Ecoles normales pour le premier degré, des CPR pour le second degré, n’a guère été résolue par la création des IUFM, selon les recommandations du rapport Bancel, en 1989.

Nous proposons d’examiner successivement plusieurs points selon nous cardinaux relatifs à la formation professionnelle.

Tout d’abord le principe. Les enseignants sont-ils des professionnels ? Et quelle est leur professionnalité ?
On donne habituellement la qualification de professionnel à des personnes qui, exerçant un métier, assument une responsabilité individuelle – même si c’est dans le cadre d’une activité collective – quant aux résultats obtenus. Il est donc difficile, stricto sensu, de considérer que les enseignants sont vraiment des professionnels.
D’une part parce que leur marge d’initiative est très restreinte, tant en matière de programmes, que de méthodes, que d’organisation du travail. Lorsque l’on considère l’histoire de l’innovation en France, on se rend compte que celle-ci a toujours été l’objet de méfiance, voire de sanctions de la part des autorités, notamment des corps d’inspection ; on ne trouve guère, dans le cours de la V° République, que trois ministres ayant favorisé l’innovation : Guichard, avec son mot d’ordre : « Organiser le mouvement » ; Beullac avec de notables impulsions notamment dans le domaine des nouvelles technologies (« Qui a peur de la télé ? Pas moi » dit le ministre, en première page d’un numéro de Télérama) et la création expérimentale des premiers organismes de formation continue, qui deviendront les MAFPEN (Missions académiques pour la formation des personnels de l’Education nationale, sous Savary) ; Savary enfin avec la Rénovation des collèges et des lycées, même si trop timidement en raison de l’opposition explicite des syndicats, et trop brièvement, Chevènement ayant « sifflé la fin de la rénovation » dès 1984.
Un projet de « Banque nationale de données sur les initiatives en éducation », conçue et expérimentée dans l’Académie de Bordeaux, ne verra jamais le jour en raison de corporatismes parisiens et d’une opposition larvée des Inspecteurs généraux.

D’autre part, mais probablement ceci explique cela, au moins en partie, parce qu’ils ne se sentent pas réellement responsables du résultat, en termes de réussite des élèves. La fameuse « Courbe de Gauss » selon laquelle dans une classe il y a toujours un lot de très bons élèves, qui réussiraient même sans l’aide du professeur, un contingent central de bons élèves qui, en travaillant peuvent bien réussir, une part enfin de « mauvais élèves » qui n’ont aucune chance de réussir, travaillant ou non, sert régulièrement de référence à l'établissement des notations. Au point que, c’est bien connu, si un jeune enseignant, convaincu de la pertinence du principe de réussite pour tous, parvient à obtenir un ensemble de bons résultats pour tous ses élèves ou presque, et donc en écart par rapport à la courbe normale, il est aussitôt accusé de laxisme par ses collègues : un bon prof, c’est celui qui dans sa classe a un lot de mauvais élèves, cela prouve sa rigueur et ses exigences !
L’élève est en réalité, le plus souvent (car il existe des enseignants positivement différents du portrait général que nous sommes en train d’établir), la variable d’ajustement du système éducatif. Sinon comment expliquerait-on qu’un adolescent réussisse avec tel enseignant, échoue avec tel autre ; à un niveau donné et non au suivant, et inversement ; dans tel établissement et pas dans tel autre ? C’est ce que les sociologues appellent « l’effet établissement. » et « l’effet enseignant ». Il existe aussi, à l’évidence un « effet élève » : travailleur ou paresseux, distrait ou concentré, motivé ou inintéressé, favorisé ou non par son milieu social et culturel, vif ou lent … ; mais ce sont là des caractéristiques normales liées à la diversité des personnes, et dans un groupe – toujours, quelles que soient les dispositions institutionnelles, hétérogène – on trouvera ces écarts naturels.
Dès lors que l’on considère que ces caractéristiques peuvent constituer des paramètres déterminants pour le résultat, alors on est hors de l’épure du professionnalisme.

Dans ce domaine les pesanteurs historiques sont très importantes : les enseignants sont des personnes qui n’ont jamais quitté l’école, qui ont simplement changé de statut, et qui se réfèrent implicitement dans leur enseignement aux modèles mis en œuvre par ceux qui ont été leurs professeurs. Egalement l’institution a toujours valorisé l’élitisme, républicain ou non ; la « fabrication de l’excellence » , l’esprit de concours, sont encore considérés comme des valeurs essentielles de notre école.
Changer de paradigme dans un domaine aussi sensible, traversé par les représentations parfois contradictoires des parents, n’est pas chose aisée. C’est pourtant indispensable, surtout si, comme on semble le souhaiter, l’objectif de l’école doit être la réussite de tous les élèves.

Un autre aspect de la professionnalité des enseignants ne saurait en aucun cas être négligé, c'est celui qui relève de la connaissance de ce qu’ils enseignent ; c’est la plus incontestable et incontestée. Rappelons que, à l’origine, la licence était licence d’enseignement, c'est-à-dire permission d’enseigner ; aujourd’hui d’ailleurs, quelle que soit la durée des études, les enseignants font partie des fonctionnaires de catégorie A, c'est-à-dire niveau licence. Il est certain que le recrutement prévu par le ministre au niveau du master (bac + 5 au lieu de bac + 3) est de nature à modifier la grille de rémunération. Licence donc dans une discipline donnée (Italien, mathématiques, lettres, histoire et géographie etc.), dont la maîtrise est censée donner la capacité de l’enseigner.

Mais ce que nous venons de présenter plus haut, dans le domaine de la professionnalité, relève de l’aspect fonctionnel du métier : la « transmission des connaissances » (expression que nous aurons l’occasion de récuser) : "J’enseigne la grammaire aux enfants". Restons un instant sur cette expression : le verbe enseigner a ici deux compléments : un d’objet direct (la grammaire) ; un d’objet indirect (aux élèves) ; en latin on disait : "Doceo pueros grammaticam" (littéralement : J’enseigne les enfants la grammaire) : deux COD ; l'enseignement a un double objet "direct", et l'enseignant une double professionnalité ; c’est aussi ce que disaient dans les années d’après guerre les partisans de l’Ecole nouvelle : « Si tu veux enseigner le latin à John, tu dois connaître le latin, tu dois aussi connaître John ».

Or, c’est un truisme de le dire, cela ne va pas de soi.
Tous les corps professionnels pourtant connaissent cette double compétence, les médecins (à qui on ne demande pas seulement des compétences en matière de connaissance du corps humain et des pathologies), les magistrats (pour qui on organise, après leurs diplômes de droit, plusieurs années dans l’Ecole de la magistrature), les journalistes, les inspecteurs (y compris dans l’Education nationale) … mais aussi les titulaires de CAP, de brevets professionnels, de DUT … Dans tout métier on conjugue des savoirs et l’exercice du métier. L’un comme l’autre constituent les objets de la formation.

Donner aux enseignants une vraie professionnalité implique donc que pour eux soit organisée une formation professionnelle spécifique concernant ces deux dimensions.



Prochaine livraison : la spécificité de l’école ou la rencontre de deux métiers : métier de prof., métier d’élève.

mardi 8 juillet 2008

Cyber ; le monde de Cyber

Piloter un navire, chez les anciens Grecs, c’est Cubernein ; d’où gouvernail, gouverner, gouvernement ; et aussi Cybernétique, science de la régulation des machines et des êtres humains, fondée en 1948 par le mathématicien Norbert Wiener aux Etats-Unis. Les techniques de régulation, ou de rétroaction, sont cependant bien plus anciennes : le modèle le plus courant est celui du régulateur à boules (1788) de l’ingénieur écossais James Watt, dont certains peut-être d’entre nous se souviendront d’avoir vu le fonctionnement sur les machines à vapeur.
Les années 60 en France furent celles de l’application de la cybernétique aux sociétés et aux êtres humains ; l’inspecteur général Couffignal est bien connu comme « père » de la pédagogie cybernétique, dont s’inspirèrent les machines à enseigner et l’enseignement programmé ; les thèses d’Aurel David (La cybernétique et l’humain, Gallimard) furent très largement diffusées. L’idée selon laquelle « de même qu’un marteau pilon frappe plus fort que l’homme, les machines à penser penseront plus fort que lui » paraissait à l’époque non seulement utopique mais provocatrice ; aujourd’hui on sait que les machines calculent plus vite et mieux que l’homme, que des prothèses électroniques permettent d’envisager des « transhumains », que la « cognitique » s’éloigne progressivement du domaine du biologique (sciences cognitives) pour s’intéresser à la façon dont les machines peuvent nous renseigner sur le fonctionnement du cerveau ; que l’accès aux données et la communication sont très fortement potentialisés par les calculateurs ; que selon certains chercheurs leur capacité (ce dont ils sont capables) pourra être multipliée par 1000 en remplaçant le silicium des composants par du carbone.

Qu’en est-il du Cyber d’aujourd’hui ; celui des cyber-cafés, où l’on peut tout en buvant, comme les personnages de Raymond Queneau dans Zazie dans le métro, sa grenadine ou son Fernet-Branca, se connecter sur le réseau internet ; celui du cyber-ciblage publicitaire, qui capture vos adresses, vos habitudes de consommateurs, vos désirs, pour vous soumettre à une pub bien ciblée ; celui de la cyber-surveillance, par quoi à la suite d’un marché avec Google, le gouvernement chinois – mais aussi d’autres - peut surveiller les blogs sur son territoire et ailleurs (donc celui-ci) ; celui de la cyber-éducation qui met l’Ecole à l’ère du numérique et menace régulièrement de « remplacer les profs » ; celui de la communication universelle qui vous autorise à entrer en contact virtuel avec chacun dans le monde ; celui du cyber-terrorisme par qui des groupes malveillants peuvent mettre en péril des Etats organisés ; celui … ; celui … ?

Cyber n’a semble-t-il plus aucun rapport avec celui d’hier ; aujourd’hui c’est le réseau, la toile, le WWW, et des hommes à chaque bout. Est-ce bien sûr ? Car, avec qui entrons-nous en contact lorsque nous composons un numéro de téléphone sur notre mobile, lorsque nous « chattons » avec un copain, lorsque nous recherchons le contenu d’un ouvrage sur le site d’un opérateur, lorsque nous envoyons une photo ou une vidéo, ou un texte à un ami … ?
C’est toujours avec des machines. Le propre de ces machines c’est qu’elles sont « transparentes » ; non seulement on ne les voit pas, mais même si on les voyait, on ne verrait pas comment elles fonctionnent ; tout se passe donc comme si elles n’existaient pas. Quand j’écrivais avec ma vieille machine Underwood, je voyais ce qui se passait entre le fait d’appuyer sur une touche et l’impression de la lettre correspondante sur la feuille blanche ; là, j’appuie sur une touche et je vois bien la lettre s’inscrire, mais de l’une à l’autre tout est « transparent », je n’y vois rien et je ne cherche d’ailleurs pas à comprendre.

Au-delà de la sphère individuelle, dans le contexte mondial de la globalisation, les banques, les entreprises, les armées, les services, tout aujourd’hui fonctionne avec les ordinateurs et les réseaux d’interconnexion ; c’est ce que Abraham Moles, avec son génie de l’anticipation, appelait la « noosphère ».

Ces machines ont de la mémoire, elles appartiennent à des groupes mondiaux puissants et elles sont vulnérables. Prenons le cas du GPS (guidage par satellite) ; actuellement - en attendant la mise en service du produit européen Galileo – il est dépendant du Pentagone ; que pour des raisons de sécurité, les Américains décident d’en limiter l’accès, et nos terminaux deviennent aveugles. GPS peut aussi mettre en œuvre sa mémoire et donc repérer et conserver la trace de tous nos déplacements. Il peut théoriquement être brouillé, comme tous les systèmes fonctionnant avec des ondes, (même si des procédures de sécurité sophistiquées sont élaborées). Les petits génies informatiques qui réussissent à pénétrer dans les réseaux de données, ou à les manipuler (voir affaire Clearstrem), ou à dissimuler leurs interventions ( affaire Société Générale) sont légion et nous montrent quelle est la fragilité des systèmes.

C’est d’ailleurs cette fragilité qui renferme le plus de périls : imaginons (en réalité, constatons car nous y sommes déjà) qu’un pays, un groupe, ait la capacité de détruire, physiquement ou virtuellement, les satellites de communication par quoi tout passe, et le monde retourne à l’âge de pierre ; il n’y a pas de plan B.

Alors ? Revenir aux pigeons voyageurs et à la plume d’oie ? Rappelons-nous que l’âge d’or n’a jamais existé mais qu’il est toujours derrière. Comme pour l’économie de marché, le libéralisme, la globalisation, tout retour est non seulement impossible mais impensable : dès qu’un système atteint cette étendue, qu’il concerne des milliards de personnes dispersées et différentes, aux intérêts parfois opposés, sauf à rêver au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou à l’Utopie de Thomas More, où tout est réglementé, planifié, organisé, alors nous sommes bien contraints de pactiser avec le désordre, on le fait bien avec le diable ; de subir – en croyant d’ailleurs la contrôler – la « main invisible « de Cyber, comme on subit déjà celle du marché.

Catastrophisme ? Non ! Les métiers à tisser n’ont pas ruiné les tisserands ; les machines à vapeur n’ont pas supprimé les ouvriers ; l’avion n’a pas supprimé le train ; les machines n’ont pas réduit les philosophes au silence ; probablement le livre virtuel ne supprimera-t-il pas le journal et le bouquin ; ni le GPS la carte IGN.

En revanche, ne soyons pas aveugles ; pour transparent qu’il soit, le monde de Cyber n’est pas inexistant ; il nous entoure plus que nous ne l’utilisons. Cependant, la logique de l’usage, qui est celle de notre siècle – par quoi les usages, et donc les usagers, définissent les fonctions – nous donne un pouvoir absolu sur cette réalité virtuelle, où le réel s’estompe : comme les consommateurs sont les artisans et les maîtres du marché, les usagers de Cyber sont réellement ses vrais maîtres ; encore faut-il qu’ils le sachent.

vendredi 27 juin 2008

Loi de modernité / Contraires - complexité




Les scientifiques affirment que ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas ; les philosophes et les littéraires disent « ce n’est pas si simple », et que, comme toute médaille a un revers, il n’ y a donc pas de revers sans médaille ; les uns raisonnent sur l’abstrait absolu : 2 et 2 font 4 ; les autres sur le réel relatif : deux carottes et deux poireaux ça ne fait quatre ni de l’un ni de l’autre ; pour arriver à quatre il faut passer à la catégorie supérieure « légumes », quand c’est possible, car pour deux carottes et deux ânes, ça devient un peu plus compliqué.
Tout ça pour dire que les choses ne sont pas aussi simples que nos brillants économistes semblent le penser (en tout cas le disent), notamment au sujet des retraites, de l’emploi et des salaires, du pouvoir d’achat. D’ailleurs la presse régulièrement sur de tels sujets donne la parole à deux éminents spécialistes qui proposent à notre choix des analyses et des avis diamétralement opposés. Chacun pense que c’est simple ; l’autre pense qu’il se trompe. C’est que la réalité des choses et des hommes est beaucoup plus complexe ; souvent deux affirmations opposées peuvent être simultanément vraies : ce qui est , certes, est, mais ce qui n’est pas est aussi. Prendre la dimension de cette complexité devrait être une exigence déontologique pour nos gouvernants ; ce n’est pourtant pas le cas. On procède par affirmations partisanes présentées comme des évidences, et on néglige à la fois la face cachée des choses et les – toujours probables – effets, dits pervers, d’une décision prise.

Prenons quatre exemples dans les domaines des retraites, de l’emploi, des salaires, du pouvoir d’achat.

Retraites et emploi: on entend le slogan « Travailler plus longtemps pour payer ses retraites » ; ce n’est pas faux ; à la différence des retraites par capitalisation, où chacun pendant sa vie active réunit un capital qu’il utilisera lorsqu’il cessera de travailler, dans un système de retraite par répartition – ce à quoi les Français, non sans raison, sont très attachés - ce sont les actifs qui cotisent pour ceux qui deviennent « inactifs » ; le ratio entre actifs et inactifs est donc la clef de la viabilité du système ; travailler plus longtemps permet donc simultanément de cotiser plus longtemps et de bénéficier moins longtemps de la répartition des cotisations des plus jeunes ; l’équilibre serait à ce prix.
Indépendamment de ce que cette analyse est fondée seulement sur la prise en compte du coût du travail, et ne considère pas la plus value du travail (loi dite de Ricardo ; voir Au jour le jour du 27 juin), les dispositions qui en découlent (repousser plus tard l’âge de la retraite) entraînent aussi des effets négatifs qui en neutralisent la portée.
Je me fonde, pour expliquer ce point de vue, sur un exemple récent : un de mes amis, directeur d’un établissement public en Normandie, m’écrit ceci « La République ayant décidé de se passer de mes services le jour de mes 66 ans … » et il me donne sa nouvelles adresse. Il aurait souhaité rester en poste encore un ou deux ans. Mais que se serait-il passé s’il était resté en activité ? Le poste qu’il a libéré en prenant sa retraite serait resté occupé, et au bout de la chaîne cela aurait fait un emploi disponible en moins.
A chaque fois qu’on allonge la durée d’activité, on diminue le nombre d’emplois disponibles. Ce raisonnement serait sans valeur dans une société qui connaîtrait le plein emploi, mais ce n’est assurément pas le cas.
On ne devrait donc pas traiter séparément âge de la retraite et politique de l’emploi car les deux ne sont pas indépendants l’une de l’autre.

Temps de travail, emploi, pouvoir d’achat : les 35 heures, honnies ! Le raisonnement de ceux qui les ont mises en place pourtant n’était pas faux : dans une économie libérale, ce n’est pas le travail salarié qui crée l’emploi, mais la production de biens et des services ; si pour une production donnée N heures de travail sont nécessaires, alors N divisé par 35 donnera un nombre d’emplois plus élevé que N divisé par 40 ; mais voilà, c’était sans compter sur l’organisation générale fondée sur un volume global de 40 heures hebdomadaires, sur la difficulté (par exemple à l’hôpital) de trouver des gains de productivité, aussi sur l’augmentation globale du coût pour l’employeur (donc diminution de la plus-value), et sur la freinage induit de la progression des salaires. Au bout du compte les 35 heures, vues sous cet angle, ont contribué à la stagnation du pouvoir d’achat (d’autant que les gouvernants socialistes – Rocard je crois – ont fait ce que la droite n’avait pas osé faire : découpler de l’inflation la hausse des salaires) ; et donc à l’actuel malaise social ; et à la grogne populaire ; et à la difficulté à mettre en œuvre quelque réforme que ce soit. On devrait donc, pour chaque mesure envisagée, faire une simulation de tous les effets induits probables.

Heures supplémentaires, emploi : outre que la politique actuelle d’heures supplémentaires non soumises à impôt pour le travailleur et détaxées pour l’employeur, constitue un manque à gagner très net pour les ressources fiscales de la République, une évidence s’impose : 20 ouvriers qui font chacun 2 heures sup par semaine, ça fait bien 40 heures, c'est-à-dire un emploi et plus. Cela revient aussi à offrir plus de travail à ceux qui en ont déjà et à donc à en retirer la perspective à ceux qui n’en ont pas. Pour un employeur c’est plus économique de payer des heures sup dans ces conditions, que d’embaucher ; ainsi voit-on que le chômage des jeunes augmente en France régulièrement. Autre effet, si pour « gagner plus » il faut « travailler plus » cela signifie qu’on ne gagnera pas plus sans travailler plus ; que donc on pourra bloquer les salaires. Or s’il est bien une représentation cardinale dans le « moral des ménages » et ce depuis des décennies, c’est la « progression du pouvoir d’achat » : l’espoir d’une vie plus facile demain.

Inflation, taux d’intérêt, pouvoir d’achat, moral des ménages, santé des entreprises..
Pour lutter contre l’inflation, mandat qui lui a été assigné par l’Europe, la Banque Centrale Européenne envisage d’augmenter ses taux directeurs ; en conséquence, les Banques reverront à la hausse leurs taux de crédit ; elles ont d’ailleurs anticipé ; les ménages qui avaient emprunté à taux variable verront donc leurs mensualités de crédit augmenter (c’est un des motifs de la crise des « subprimes » aux Etats-Unis) ; ceux qui avaient envisagé de contracter un emprunt hésiteront ; l’inflation cependant est là, sans pour autant que les salaires augmentent ; le pouvoir d’achat dans ces conditions diminuera encore et la consommation intérieure baissera. Or, dans notre société dite de consommation, d’une part c’est la capacité de consommer qui forme le ferment du « moral » des ménages, d’autre part c’est la consommation intérieure qui constitue le moteur de la croissance. C’est d’ailleurs le reproche souvent fait à la BCE : privilégier la lutte contre l’inflation, au détriment de la croissance. C’est donc à une analyse intégrant les phénomènes d’inflation, de pouvoir d’achat et de croissance qu’il faudrait procéder.



Ces quelques exemples montrent qu’il n’y a guère de cercle vertueux en matière économique ; toute mesure, même légitimement fondée, entraîne une cohorte d’effets induits, dont certains peuvent être heureux, d’autres pervers. Lorsqu’un gouvernement présente les mesures qu’il va prendre, il a toujours tendance a faire des effets d’annonce et à présenter les choses comme des faits d’évidence ; mais c’est leurrer les citoyens.
On n’ose pas penser que nos ministres n’aient pas la compétence pour envisager les phénomènes économiques dans leur globalité, qu’ils décident à l’inspiration ou au préjugé ; si tel était les cas, nous serions vraiment mal barrés.




dimanche 15 juin 2008

Liberté / égalité

Liberté, égalité : deux concepts abondamment cités dans de nombreux textes de l’époque révolutionnaire (ce n’est qu’en 1848 que le triple principe Liberté / Egalité / Fraternité apparaît dans notre devise nationale). En fait la réalité politique et sociale se joue depuis les débuts de la République entre Liberté et Egalité ; souvent d’ailleurs de façon antagoniste. Mais si la Liberté est assez bien cernée et comprise les citoyens, il n’en va pas de même de l’Egalité, dont un avatar : Egalité des chances (promu par Pétain en 1941) a singulièrement perverti la substance, en instituant l’inégalité comme produit de l’égalité. Condorcet, qui avait largement disserté sur la distinction entre égalité formelle et égalité réelle, avait bien pressenti cette possible récupération du concept par ses propres adversaires.
Aujourd’hui, alors qu’on assiste à une valorisation du libéralisme par la gauche (Delanoë, mais aussi très nettement Manuel Valls), et où on voit la droite associer le terme socialisme à celui qui lui est plus connaturel de libéralisme, la confusion est grande : entre le social-libéralisme des uns et le libéro-socialisme des autres, comment s’y retrouver ?
C’est probablement en faisant appel au concept d’égalité, que l’on peut avoir une appréhension plus claire de la réalité que recouvrent (ou que masquent) les discours politiques.

Le libéralisme, comme doctrine – simplifions – du « laisser faire les hommes / laisser passer les marchandises » des physiocrates au XVIII°, et dont les piliers cardinaux sont la propriété, la liberté individuelle et le marché, a constamment dominé, avec des contre-exemples significatifs dans les pays communistes, à la fois l’économie et la vie sociale jusqu’à nos jours ; les sociétés « administrées », tant sur le plan économique que social, ont abouti – et ce malgré des positions de principe rationnelles et généreuses – au contraire des perspectives annoncées, notamment en termes d’égalité et de liberté. Une société qui postule la primauté à l’égalité ne peut que se réaliser par une négation de la liberté individuelle ; inversement donner la priorité à la liberté aboutit (principe du renard libre dans le poulailler) à favoriser les plus forts ou les mieux-nés (rappelons le dit de Figaro dans le théâtre de Beaumarchais : « Vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus »).


Les sociétés démocratiques modernes se réfèrent toutes, formellement du moins, à la fois aux principes de liberté et d’égalité, mais avec des insistances différentes sur l’une ou l’autre de ces valeurs. La suppression des frontières, la mondialisation, la globalisation des échanges économiques, financiers et culturels, constituent aujourd’hui un état de fait que l’on ne peut nier ni contrarier : des pays dits encore « communistes » comme la Chine et Cuba entrent très nettement dans l’économie de marché (le marché appliquant la loi de l’offre et de la demande dans un échange théoriquement non réglementé). C’est dans cet espace, devenu, en raison de son immensité et de sa complexité, pratiquement incontrôlable, que nous vivons. Toutefois une société libérale, fondée sur les trois principes de la liberté, de la propriété et du marché, engendre nécessairement des tensions avec le désir d’égalité. La liberté comme système d’engendrement des différences, aux quelles nous sommes tous attachés, produit à terme des inégalités, les quelles nous semblent insupportables. En revanche les sociétés fondées sur le principe d’égalité engendrent non seulement ce que l’on a pu appeler égalitarisme, mais aussi de nécessaires privations de liberté, et conséquemment d’inégalités ; c’est ce qu’on a vu – et voit encore – avec les systèmes politiques communistes, dont l’historien François Furet a justement dénoncé comme une illusion dans Le passé d’une illusion.

Sommes-nous libres et égaux en France ? Devant la loi, et formellement, oui. Mais on sait que les discours servent aussi bien à exprimer la réalité qu’à la masquer ; le « mensonge » est la qualité essentielle de l’esprit (esprit = mens en latin) ; les hommes politiques ne s’en privent pas, les législateurs non plus.
Mais en réalité ? La liberté – d’opinion, d’expression, de choix de vie, de circulation … assurément ; mais en ce qui concerne l’égalité, évidemment non. Les inégalités, au contraire, se développent au fur et à mesure que s’installe le libéralisme sauvage et débridé, ce capitalisme « qui marche sur la tête » selon le mot du Président, mais que cela n’empêche pas néanmoins de marcher. Inégalités économiques, inégalités devant l’accès à la culture et aux loisirs, inégalités dans les questions d’éducation ou de santé, inégalités dans la considération des autres, dans l’espoir de réussite … Et ces inégalités ont aussi comme conséquence un déficit de liberté : on est moins « libre » avec un salaire de base qu’avec des revenus plus que confortables.

Ces inégalités ont certes un côté incontournable : dans la mesure où nous sommes libres, nous pouvons choisir d’être non seulement différents, mais inégaux ; c’est notre condition humaine. En réalité l’inégalité entraîne des souffrances et devient difficilement supportable lorsqu’elle est vue et vécue d’en bas. Celui qui doit vivre avec moins de 1 000 € par mois supporte mal que d’autres disposent de revenus cent fois supérieurs et donc ne partagent pas de façon « équitable » la richesse produite par le travail ; celui qui dispose pour son usage personnel, de yachts, de jets, et qui peut employer du personnel de maison au SMIC (ou au noir) n’en souffre pas ; c’est même cette inégalité qui est la clef de sa situation avantageuse.

Or la recherche du profit entraîne nécessairement celle de la diminution des coûts liés à son obtention, avec notamment la « pression sur les salaires » des employés, qui deviennent les premières victimes en cas de difficultés ou de défaut de rentabilité des entreprises. Selon Susan George, fondatrice d’ATTAC, « les gains sont privatisés, les pertes en revanche lorsqu’il y en a sont socialisées ».

L’ « Etat providence » qui donne à chacun selon ses besoins, a connu les limites liées à la fois à l’irresponsabilité et au désengagement des nombres de bénéficiaires, et à la disponibilité de ressources à distribuer ; c’est cette constatation qui justifie le « travailler plus » du Président, comme elle fonda, en réaction contre la politique sociale du Front populaire, la devise Travail, famille, patrie de Philippe Pétain. Cependant nombre d’économistes aujourd’hui admettent, comme par exemple Elie Cohen, Directeur de recherches au CNRS, que « il est indispensable que des politiques redistributives soient organisées par souci de justice sociale ».

Si l’on suit ces analyses, on conviendra que, s’il est vrai que le libéralisme économique est la meilleure façon de gérer la production de richesses, car il se fonde sur les qualités d’initiative, d’invention, de travail, des individus, l’exigence d’égalité ne saurait être satisfaite par ce seul moyen. Lorsque on a le sentiment que l’augmentation des richesses tend non vers la diminution des inégalités mais leur accroissement, que les uns vivent dans une opulence ostentatoire et les autres malgré leur engagement dans le travail de production de ressources, se trouvent dans la pauvreté, il se crée un climat peu propice à toute réforme, fût-elle indispensable, des conditions de travail, des « avantages » sociaux, des remboursements de dépenses médicales, de taux d’encadrement à l’Ecole … ; notamment lorsque par ailleurs le prix des matières premières flambe et accroît d’autant le coût de la vie.

De nos jours l’objectif d’égalité semble bien passer au second plan, au profit de celui de liberté, tant dans les perspectives gouvernementales, que dans les prises de position des partis politiques. Pourtant liberté et égalité constituent bien les deux faces, à la fois inséparables et antagonistes, comme le pile et le face d’une pièce de monnaie, d’un projet de société. Et il ne s’agit pas seulement de redistribution des richesses, mais d’équité dans l’attribution du fruit du travail. Des écarts trop importants comme ceux que nous connaissons, ne peuvent être justifiés par aucun argument fondé sur le mérite, sur l’investissement, sur le risque assumé. L’appel que nous entendons répété sans cesse à renoncemer aux « avantages » et aux « acquis » sociaux ne peut pas être entendu tant qu’il n’est pas associé à un appel de même nature envers les gains et profits scandaleux des plus aisés de nos concitoyens.

dimanche 1 juin 2008

Apostasie




Selon Nicolas Machiavel, le pouvoir a besoin de Dieu ; selon Gérôme Savonarole, Dieu a besoin du pouvoir. L’histoire montre clairement que les deux ont également raison : les liens étroits entre le pouvoir et la religion sont constants ; les rois de France étaient sacrés à Reims pour exercer le pouvoir temporel et spirituel ; la Reine d’Angleterre est encore de nos jours le chef de l’église anglicane ; il n’est guère que Stendhal pour mettre en balance dans la vie de Julien Sorel, le rouge (l’armée) et le noir (la religion) ; partout ailleurs le sabre et le goupillon font bon ménage, comme ne manque pas de le montrer Nicolas Sarkosy, à Latran et ailleurs.

Les guerres de religion masquent toujours des intérêts stratégiques, hier comme aujourd’hui. Qui servait l’autre, de Théodose qui imposa au IV° siècle le christianisme comme religion officielle de l’Empire Romain ? ou des chrétiens qui permirent à Constantin de maintenir l’unité de l’Empire ? Et si les chrétiens hier faisaient flotter le pavillon de Saint Louis en Palestine, les enjeux économiques n’étaient pas absents de ce que l’on appela les Croisades ; l’or, autant que le salut des âmes inspirait l’évangélisation des peuplades d’Amérique latine par les Espagnols. De même aujourd’hui les positions agressives des islamistes en Occident ne sont pas exemptes d’ambitions politiques ; les rivalités sanglantes entre Sunnites et Chiites en Irak ne sont que l’instrument d’enjeux de pouvoir ; naguère les luttes fratricides entre protestants et catholiques en Irlande dissimulaient des enjeux de pouvoir entre les Anglais et les Irlandais et ne faisaient que prolonger la guerre d’indépendance dont Michaël Collins, au début du XX° siècle fut le héros.

Les liens, interactions, imbrications entre pouvoir et religion tissent notre histoire et notre civilisation. La France cependant, a su se montrer rebelle à cette confusion des genres où le salut des âmes se trouvait lié au bonheur des peuples
Le régicide de 1793 fut aussi un déicide, dans la mesure où il mit fin au pouvoir politique de droit divin ; le droit des peuples se substitua à celui de Dieu, la « raison » à la religion ; mais comme toujours le fil de l’histoire ne fut pas linéaire ; il fallut encore les lois de 1905 sur la séparation de l’église et de l’état puis l’inscription de la laïcité au fronton des constitutions de 1946 et 1958.

Avons-nous vraiment tourné la page ? Devons-nous encore être vigilants ? Sommes-nous réellement devenus laïques ? Avons-nous fait le partage entre ce qui relève de Dieu et ce qui relève des hommes ? Rien n’est moins sûr. Pour étayer mes doutes, je me fonderai sur trois exemples récents.

Le premier remonte au 20 décembre 2007 : c’est le discours du Président de la République, devant la curie romaine, dit Discours de Latran ; ce discours se développe autour des valeurs liées aux trois vertus théologales (souvenons-nous de notre catéchisme) que sont la foi, l’espérance et la charité. Sans la foi, il ne saurait y avoir d’espérance, sans espérance (qui nous rassemble) il ne saurait y avoir de charité. Le Président le la République, qui est officiellement Chanoine de Saint Jean de Latran, se présente comme investi d’une responsabilité de fusion (je dirais pour ma part de confusion) du politique, du social et du religieux.
Avec un minimum de commentaires, j’en citerai seulement quelques extraits :

- « Je suis sensible aux prières qu’il [ le Saint Père] a bien voulu offrir pour la France et pour son peuple. »
- « La foi chrétienne pénètre la société française »
- « Les racines de la France sont chrétiennes » (répété plusieurs fois ; ceci relève plus de la croyance que de l’exactitude ; la chrétienté nous a légué des faits culturels empruntés par l’église à des approches souvent païennes ou barbares de la civilisation, telles par exemple que les fêtes des solstices : Noël, la Saint Jean ; les rogations ; telles aussi que la communion (sacrifices humains) ; cette tradition est entrée en concurrence ou en symbiose avec d’autres manifestations héritées des Celtes, des Gaulois, des Barbares. La notion d’âme quant à elle trouve ses sources dans la philosophie platonicienne ; les grands mythes de la Bible ont leur image – ou leur source, car antérieurs – dans la civilisation mésopotamienne au 3° millénaire avant Jésus-Christ. (le Déluge, par exemple)
Il est tout aussi faux de nier l’apport du christianisme dans notre culture, qu’il est inexact d’affirmer que les racines de la France ne sont que chrétiennes : elles plongent bien en deçà du christianisme.
« L’espérance est une des qualités les plus importantes de notre temps. » ( repris d’une Encyclique de Benoît XVI)
« L’intérêt de la République est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. » (Ce n’est pas forcément l’intérêt de tous les Français, car l’espérance nous indique que nous vivons dans une vallée de larmes et que le bonheur est dans l’autre monde : « Bienheureux les pauvres car ils verront Dieu » ; accepter notre sort (sans revendications bien sûr) apporte un espoir de vie éternelle ; on ne va pas troquer une éternité de béatitude contre une misérable augmentation du SMIC)
Et puis la phrase que l’on surtout retenue dans les milieux laïques :
« Dans la distinction entre le bien et le mal, l’instituteur ne remplacera jamais le curé »

Serait-ce donc la fin d’une morale laïque ? Heureusement, le Président, nous montre qu’il ne va pas tous les jours consulter le curé pour sa vie privée. Et nous avons déjà présenté l’hypothèse que dans ses relations avec la religion, il était plus Machiavel que Savonarole. La question du financement des cultes n’est d’ailleurs toujours pas tranchée ; à droite comme à gauche on considère souvent que la laïcité consiste à ne favoriser aucune religion et à les financer toutes ; avec notamment cet argument à double tranchant qu’on peut mieux contrôler l’Islam en le finançant qu’en en laissant le privilège à l’Arabie Saoudite ; mais la République peut-elle tolérer d’élever un et même plusieurs serpents en son sein ?

Le deuxième relève d’un décision de justice du 1er avril 2008, prononcée par le tribunal de Lille et qui concerne l’annulation du mariage unissant un ingénieur français converti à l’islam et une étudiante française de confession musulmane.
Rappelons les faits : le mariage avait été célébré le 8 juillet 2006 ; lors de la nuit de noces, l’époux découvre que sa femme n’est pas vierge, alors quelle aurait prétendu le contraire ; on ne connaît pas la suite de cette nuit, mais on sait que le lendemain le mari se présente chez son avocat afin que celui-ci demande l’annulation du mariage. En effet, selon l’Islam (avis juridique du Conseil européen de la fatwa) le mariage ne peut être considéré comme valide que « si le fornicateur et la fornicatrice se repentent devant Dieu en abandonnant l’illicite pour le licite ». Ici le problème était que le fornicateur n’était pas l’époux (il l’aurait su) et que donc le licite ne pouvait pas intervenir entre les deux conjoints.
Le tribunal s’est prononcé pour la dissolution (on aurait tendance à écrire « s’est donc prononcé pour la dissolution ») en vertu de l’article 180 du Code civil concernant la nullité des mariages, lequel précise que l’un des époux peut demander l’annulation du contrat « s’il y a eu erreur dans la personne ou sur des qualités essentielles de la personne. »

Tels sont les faits. Ils ont été portés à la connaissance du public à la fin du mois de mai 2008, soit à peu de chose près, deux mois après. Il faudra probablement s’interroger sur ce délai, s’agissant non d’un fait divers, mais d’une affaire majeure au plan du droit.

Les médias ont d’ailleurs d’abord présenté cette information dans sa réalité brute (une annulation de mariage en application d’un article du Code civil) et il a fallu attendre que l’opinion s’en empare pour que cela devienne réellement un débat relayé par les journaux, les radios, les télévisions.

Ce débat présente d’ailleurs des aspects discordants et, surtout, une forme majeure d’évitement.
Certes, le médiateur de la République a jugé que l’annulation du mariage pour faute de virginité était " contraire à la laïcité "; les parlementaires (tous partis politiques confondus) ont dénoncé le mépris pour la femme, pour sa liberté ; mais le Garde des sceaux, Rachida Dati a de son côté justifié le jugement en prétendant qu’il préservait précisément le droit des femmes, il faudrait qu’on nous explique vraiment en quoi ! Elisabeth Badinter quant à elle, pense que ce jugement va « faire courir nombre de jeunes filles musulmanes dans les hôpitaux pour se faire refaire l’hymen » (elles seraient donc conduites à un double mensonge ; attention si le mari s’en aperçoit !).

Cependant, selon nous, le vrai problème n’est pas dans le respect ou non de la liberté des femmes (même si c’est un aspect important des choses) mais dans le fait qu’il s’agit d’une intrusion de la Charia (la loi musulmane) dans le Code civil. Car c’est bien en fonction de cette loi que le mari a porté plainte, et que l’on a interprèté ainsi le Code civil. Il n’existait aucune jurisprudence allant dans ce sens.
Pour les musulmans la loi de Dieu l’emporte sur celle des hommes ; c’est ce que le jugement de Lille applique, en dépit de toute tradition républicaine.

Il semble donc primordial que le parquet ordonne une enquête (comme cela a été déjà fait pour Outreau en particulier) sur les conditions dans lesquelles la justice a procédé pour parvenir à cette infraction de la loi républicaine.
Cette affaire ne manque pas d’inquiéter, car elle pourrait se reproduire. Ce n’est pas tant le jugement lui-même qu’il faut annuler, que les procédures qui ont permis de le prononcer.

Le troisième est un exemple a contrario, il s’agit du développement en Espagne des cas de reniement de la religion catholique ; c’est ce qu’on appelle l’apostasie ; le plus célèbres des apostats fut Julien (dit Julien l’Apostat), empereur romain du IV° siècle, élevé dans le christianisme, mais qui l’abjura et tenta de rétablir l’ancien polythéisme.
Selon une enquête de Sandrine Morel (le Nouvel Observateur du 29 au 4 juin ), des centaines de baptisés tentent de renier la religion, non de façon passive (par exemple en étant « croyant non-pratiquant)) mais de manière active en demandant à être rayés du registre des paroissiens. Il s’agit donc de renier le baptême, qui est le premier sacrement par lequel on entre dans la communauté des chrétiens.
Les premiers de ces « apostats » sont des personnes âgées, victimes du franquisme, dont les deux piliers, selon eux, étaient la Guardia civil et les prêtres ; puis viennent des plus jeunes, motivés par des convictions politiques, et qui considèrent que en Espagne la religion ne relève pas seulement d’un choix personnel, mais qu’elle s’immisce dans la vie politique du pays.
Or l’Eglise espagnole, qui est considérée comme l’un des bastions du conservatisme social rétrograde (campagnes contre l’avortement, le divorce, la contraception ; pour le maintien de l’enseignement religieux dans les horaires scolaires ; diabolisation du gouvernement socialiste de Zapatero) , siège spirituel, en outre, de l’Opus Dei (organisme de l’extrémisme catholique), met toutes les entraves à cette procédure.
Les cas d’apostasie qu’elle est obligée bon gré malgré de reconnaître témoignent bien en réalité du lien traditionnel, que l’on veut préserver, entre le politique et le religieux et de la mainmise du pouvoir catholique sur les principaux aspects de la vie sociale. En ce sens le cas de l’Espagne éclaire nettement la signification qui s’attache à la phrase de Nicolas Sarkozy : « Dans la distinction entre le bien et le mal, l’instituteur ne remplacera jamais le curé ».
Pourquoi ces cas d’apostasie en Espagne ? Parce que l’Eglise y reste plus radicale qu’ailleurs. En France, où a été prononcée la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les choses sont moins nettes et se disent avec plus de prudence, et finalement c’est l’Eglise elle-même qui est en situation d’apostasie ; deux exemples seulement :
- Le Credo, on le sait, est l’acte de foi fondamental et incontournable des catholiques ; il comporte des affirmations dogmatiques auxquelles personne aujourd’hui ne peut ajouter foi : « Je crois en un seul dieu, créateur du ciel et de la terre, père tout puissant, visible et invisible de tous […] Je crois à la résurrection des corps …» ; l’église se contente de mettre une sourdine sur ces paroles fondatrices de la foi.
- Le baptême est le premier sacrement ; symboliquement, par l’immersion dans l’eau ou l’aspersion d’eau bénite, il lave le catéchumène de la faute de nos origines, celle que commit Adam en forniquant avec Eve, et qui nous est transmise de génération en génération, puisque sauf pour Jésus issu d’une vierge, nos parents commirent l’acte de chair. Or dans les cérémonies de baptême aujourd’hui on néglige l’aspect « laver du péché » pour insister sur le choix de l’entrée dans le monde des chrétiens, ce qui, par parenthèse, ne laisse guère de place au libre arbitre du baptisé, sauf lorsqu’il s’agit d’un adulte.

Apostasie frontale, apostasie déguisée, ce mouvement prend de fait, malgré les conversions spectaculaires et médiatisées de quelques uns, un véritable essor de nos jours.

On s’étonnera donc que ce soit, en France, le Président de la République, garant de la laïcité, qui vienne au secours de la religion.


Faut-il réellement craindre les religions ?
Dans la mesure où elles restent dans la sphère de nos intimités ; où elles permettent de donner des réponses à nos questions existentielles ou essentielles, faisons comme Pascal, disons qu’on ne risque rien à croire, faisons le pari qu’on ne peut qu’y gagner ; si Dieu n’existe pas personne ne nous en voudra d’y croire, en revanche s’il existe, craignons sa vengeance si nous l’avons effrontément ignoré : « Ecce gladium Domini super terram, cito et velociter » répétait Savonarole (Voici le glaive du Seigneur sur la terre, prompt et rapide).

Mais dès lors que la religion investit le politique et sert de fondement aux règles de la vie sociale, de façon manifeste ou insidieuse, alors le citoyen est en droit de se rebeller. « Rendons à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ; cette phrase est de Jésus-Christ lui-même. Et craignons qu’une religion, sous prétexte d’œcuménisme, ne vienne justifier l’autre, et que l’ordre d’un dieu ou d’un prophète ne vienne régler un jour nos vies.

Je voudrais être apostat.