dimanche 4 janvier 2009

La crise et la monnaie

Eric Woerth, Ministre du Budget, faisait le point ce matin, 4 janvier, sur Europe 1 au sujet de la réalisation du budget 2008 ; en raison de la baisse de l’activité, le manque à gagner de recettes fiscales lié à la baisse de l’activité économique serait de onze milliards environ ; portant ainsi le déficit budgétaire à 57 milliards ; heureusement, selon le même, l’hôpital n’a pas besoin de plus d’argent, simplement d’une réorganisation ; et selon le Ministre de la santé, Roselyne Bachelot, il n’y a aucun manque de lits de réanimation, question d’organisation là aussi.

Tous ces milliards d’€ avec lesquels on joue, et ceux que les banques ont perdu, ceux qu’on leur a prêtés, ceux que l’on va prêter aux entreprises dans un plan de relance, dont on dit d’ailleurs qu’il est bien trop modeste, ça se vit dans les hautes sphères de la macroéconomie ; c’est la cour des grands ; nous les (vraiment très) petits, on jongle, dans une autre cour, avec six, voire sept zéros de moins.

On vient de me citer les cas d’une vendeuse qualifiée de confection, avec une ancienneté de 25 ans, qui, à la suite du rachat de l’entreprise par un groupe japonais, a vu son salaire réduit à 1.000 € nets, les heures sup. non payées, les exigences de performance augmentées, la qualité des produits étant par ailleurs diminuée. Ce sont pourtant ces gens qui produisent la richesse d’un pays. et ils sont légion.

D’où vient la « crise », faut-il le répéter ? Non des travailleurs, modestes et qui assument tous les risques, mais de ceux qui jouent avec l’argent des autres, pour en gagner de façon économiquement périlleuse et socialement scandaleuse.

Deux prix Nobel, Irving Fischer (USA) et Maurice Allais (Fr.) attirent notre attention sur la gravité structurelle (et non conjoncturelle) de la crise : les banques en prêtant plus d’argent qu’elles n’en avaient, ont créé de la monnaie, ce qui est le rôle des Etats et des banques centrales ; monnaie vaine, fictive, qui ne correspond à aucune valeur ni marchandise, une contre-façon en quelque sorte, un erzats ; d’où lorsque le vase déborde, catastrophe ! Le château de cartes s'effondre, et surviennent faillites et récession économique. (source site ADED)

Mais les Etats qui renflouent les banques, alors que « les caisses sont vides », où prennent-ils ces milliards ? Elémentaire, mon cher : ils hypothèquent notre travail, qui donc selon toute logique, doit donc être payé moins. Nous devrons donc encore travailler plus pour que les magnats de la finance ne gagnent pas moins. Voilà donc le « monde nouveau » par Le Suprême à nous promis.


mercredi 31 décembre 2008

Bonne Année 2009 !

De la fenêtre de ma chambre, je vois ce paysage lotois ; le fleuve éternel qui coule ; la neige qui revient, "la lumière atténuée qui fuit dans l’eau". Je voudrais vous faire partager ce plaisir. En vous disant aussi BONNE ANNéE !

samedi 13 décembre 2008

Le Temple de tous les dieux / Rome, Le Pantheon

Rome / Le Pantheon

Nous sommes assis à la terrasse d’un restaurant, Piazza Navona ; le taxi nous a laissés Piazza della Rotonda ; nous voulions revoir le Temple de tous les dieux ; puis nous avons flâné, amoureusement ; de cet amour par quoi aussi nous aimons Rome.


Ce matin, j’aime le Pantheon en ce qu’il m’apparaît. Qu’on ne m’en dise rien ; ni de son origine, ni de ses transformations, ni des étapes qui l’ont réduit de temple du panthéisme à basilique du monothéisme ; rien ; il porte en lui-même, haut de ses seize colonnes monolithes, une immense épaisseur. Je vois le temple, je vois les sept chandeliers de l’autel, le tombeau de Victor-Emanuel, père de l’Italie, celui de Raphaël, le marbre polychrome, et les rouges lunules semblables à celle qui signale le sacre de Charlemagne à Saint-Pierre en Vatican ; la coupole et son oculus où tombe la pluie en temps d’orage, qui recueillie sur le pavement s’écoule dans les vingt-deux orifices pratiqués dans le marbre.



Le serveur me dit : « E poi dopo ? » - “Un tiramisù, un gelato e due caffè !”

Le Café lungo du Bernini a la saveur dolce-amara des meilleures choses de la vie

Balzana me dit : « Tout était excellent aujourd’hui, le Martini, la pizza, le vin, le tiramisù … »
- « Et l’amour ? dis-je »
- « Toujours, répond-elle, sauf quand tu me fais des infidélités avec les belles Italiennes »

Balzana joue sur ce registre pour me faire plaisir ; une façon de me dire que pour rien elle ne voudrait me partager ; elle fait semblant de se faire peur ; elle sait bien qu’elle est le seul objet – le seul sujet – de mon désir. Je pense – du moins je crois – qu’elle m’aime, quand elle dit sa jalousie, dont elle sait pourtant que rien ne saurait la motiver ; aussi que je suis jeune, beau et séduisant ; même si c’était hier.

En amour, comme au Pantheon, le temps s’agglutine et s’efface.

C’est ce même vertige qui tant, Piazza Navona, ou au Pantheon, ou au Colosseo, au sous la Colonnade du Bernin au Vatican, me plait. .

Nous sommes assis au restaurant Il Bernini ; ici, le temps ne passe pas, il est, il demeure.

L’ombre se déplace, les nuages poméridiens fondent le blanc lumineux des fontaines dans l’ocre des palais.
Un cycliste passe en sifflant L’Internationale ; un groupe du troisième âge s’étire derrière un guide signalé par un fanion.
Un bruit de voix – un vocîo – un rire, des mots qui s’échappent ; comme une rumeur qui monte, atténuée par les ans, du cirque de Domitien.

mardi 4 novembre 2008

Dieu et au delà (4)

4) Dieu : un monde à la recherche du père


Les grenouilles se lassant
De l’état démocratique
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.

(Jean de La Fontaine)

Les sociétés cherchent le père. En période difficile, là où la crise menace, où l’économie s’effondre, où les inégalités se creusent, où les citoyens « ne savent plus à quel saint se vouer » ; c’est, près de nous, Pétain, Mussolini, Franco, Hitler, Mao, Staline (« le petit père des peuples ») ; mais aussi De Gaulle, Churchill ; et encore Barak Obama.
Pas seulement en temps de crise ; notre monde, occidental ou non, hiérarchisé, est ordonné autour des chefs, élus, autoproclamés ou héréditaires ; le Prince de Machiavel, quelle que soit la façon dont il est devenu prince, en est l’archétype : le Secrétaire de la cité florentine ne disserte pas sur l’exercice et les finalités du pouvoir, mais sur la façon de le conserver.
Les princes sont mortels ; leur état, comme leur vie, sont éphémères ; même s’ils se font nommer « présidents à vie ». Ils sont notre recours et en même temps l’objet de noter vigilance critique.
Un seul échappe à cette triste condition des mortels, c’est Dieu. Ainsi Dante, dans la Divine Comédie : « Partout est son empire, et ici (au Paradis) son royaume ». Le grand avantage de Dieu sur les hommes qui exercent, en son nom ou pas, le pouvoir, c’est qu’il est immortel. Les Duce, Caudillo, Führer, Timonier, Guide, Président … passent, il reste.

Pourquoi chercher le père ? Et le chercher hors de notre monde ?
Victor Hugo, dans les Contemplations, s’élève contre cette recherche de notre salut hors de ce monde : « Pourquoi donc faites-vous des prêtres, quand vous en avez parmi vous ? » Mais ceux là précisément sont mortels, ils partagent notre condition, ils portent en eux les caractéristiques mêmes du provisoire, du conjoncturel, de l’existentiel et donc de l’inessentiel. Aussi bien les Rois de France étaient-ils tels par la grâce de Dieu, sacrés à Reims, héréditaires comme marque de la pérennité (éternité) génétique. « Le roi est mort, Vive le roi !» Mort dans son existence, non dans son essence.
Les rois sont morts ; Dieu aussi est mort dit Nietzsche ; mais il reste, comme forme suprême (l’Etre suprême de Robespierre) du sommet de notre hiérarchie sociale ; virtuelle certes, mais non moins réelle.



Le monothéisme ( le dieu des juifs, des chrétiens, des musulmans) a ceci de rassurant qu’il institue le culte du père ; ce culte nous apporte la sécurité, nous enseigne la morale, nous montre la voie. Le Catholicisme, qui conjugue la présence virtuelle de Dieu et sa « présence réelle », avec les rites de l’eucharistie et de la communion, la rédemption par le sacrifice du Christ, la croyance dans l’intercession de la Vierge et des saints, devient donc notre recours, inconscient ou délibéré, implicite ou explicite. Nous connaissons de nombreux exemples de personnes non pratiquantes, mais baptisées (par tradition), qui néanmoins désirent avoir des obsèques religieuses (ce fut le cas de François Mitterrand).

Le dogme catholique apporte deux types de réponse à notre recherche du père.

Le premier est que le père, précisément c’est Dieu.


Credo : « Je crois en Dieu le père tout puissant »
Pater : « Notre père qui êtes aux cieux »
Christ-Roi : fête liturgique célébrée le dimanche précédant Toussaint et marquant la fin de l’année liturgique

Ce père est « tout puissant », « créateur du ciel et de la terre », il est le seul en charge de la vie sur cette terre. (Benoît XVI, lors de son récent passage en France : « Ce monde que Dieu nous a confié »( et dont il reste donc le maître)

Ce père est unique :
Credo : « Credo in unum deum » qu’il faut traduire, « je crois en un dieu unique »
Commandements de Dieu (dans l’ancien testament) : « Un seul dieu tu adoreras … »
Le monothéisme, à la différence du polythéisme, n’admet aucun partage du pouvoir. Ce fut la querelle de l’arianisme (III° siècle), doctrine selon laquelle, dans la conception de la Trinité, le Père est supérieur, et non égal au fils ; ce qui d’ailleurs paraît évident à la lecture des évangiles, et dans la tradition du Pater : « Notre père qui êtes aux cieux, que votre volonté soit faite ».

Le troisième commandement interdit également de prononcer sans respect le nom du Seigneur : « Dieu en vain tu ne jureras … ». Là se trouve d’ailleurs l’origine du mot « Juron ». Dans nos campagnes autrefois, lorsque nos ancêtres paysans voulaient manifester leur mécontentement ou leur agacement, ils provoquaient Dieu, dans leurs dialectes, en l’appelant de tous les noms, voire en l’associant à une myriade polythéiste : « Nom de Dieu ! », « Putain de Dieu !», « Chien de Dieu !», « Bordel de Dieu ! », « Mille dieux ! », « Bordel de Dieu, de mille dieux ! ». Au point d’ailleurs que certains, par crainte de représailles divines, ou plus probablement pour sauvegarde des apparences, juraient de façon atténuée : « Mille dieux devenant « Mille deux », ou pour être plus clair « Mille un » ; C’est ainsi que « Par le sang de Dieu » est devenu « Palsambleu » et « Par Dieu », « Parbleu ».

Cette pratique fréquente des jurons (chez les hommes surtout, car le père éternel est aussi le concurrent du père ; les femmes se contentant, au pire d’invocations interdites par les Commandements : « Macarel » - en occitan « Maquereau » - ou « Puta » - en occitan « Pute ») offraient l’avantage du défoulement par la conjuration du sort, et surtout celui d’une matière simple à confession, pour le jour de Pâques :
- « Pardonnez-moi mon père parce que j’ai pêché »
- « Je vous écoute mon fils »
- « J’ai juré contre Dieu »
- « Combien de fois ? »

Et là, il fallait bien mentir ; ce qui donnait l’occasion de la deuxième rubrique dans l’aveu des péchés.
Mais quelle sécurité !

Dieu le père, notre unique référence.



Le deuxième type de réponse est que ce Dieu nous montre la voie et apporte remède et consolation.

Jésus: « Ego sum via, veritas et vita » (Je suis le chemin, la vérité et la vie) ; trois pôles fondamentaux où s’ancrent nos angoisses et se dessine l’espérance. Le chemin : c’est celui qu’on emprunte pour passer de la vie à la mort, celui sur lequel nos pas nous conduisent en toute circonstance, celui qui seul peut conduire à la vie éternelle. La vérité : elle est une et unique ; tout à l’opposé du monde angoissant de Pirandello (A chacun sa vérité), Jésus nous indique le vrai, dont il est le modèle ; vivre vrai : ne pas vivre dans le mensonge,dans l’erreur, dans l’incertitude. La vie : la vie que ne vient pas contrarier la mort, c’est la vie éternelle de l’âme dans la béatitude céleste (Saint François d’Assise – Cantique des créatures – Heureux ceux qui vivent dans votre très sainte volonté car la mort seconde (la mort de l’âme) ne saurait leur nuire)

Les Evangiles de Luc et de Mathieu dans leur relation du Discours sur la montagne, nous rapportent ce qu’il est convenu d’appeler les « Béatitudes » : « Heureux ceux qui … » et qui constituent un mode d’emploi de la préparation à la vie bienheureuse.

Les 6 Commandements de l’Eglise, prolongement des 10 commandements de Dieu, sont longtemps restés une référence pour les rites qui balisent notre existence : respecter les fêtes ; assister à la messe le dimanche ; se confesser au moins une fois l’an ; communier à Pâques ; observer le jeune ; ne pas manger de viande le vendredi et le samedi « mêmement ». Certains de ces préceptes sont aujourd’hui négligés, mais d’autres restent bien vivants : observance des fêtes (y compris dans leur version païenne ou laïque) messe du dimanche, confession, communion. Leur observance apporte encore, au-delà des marques de la bienséance, un sentiment de devoir accompli et de sécurité.

Au-delà des gratifications spirituelles, l’église aussi apporte l’espoir de satisfactions ou de consolations d’ordre matériel.
Pater : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».
Jésus : « Regardez les oiseaux du ciel ; ils ne sèment ni ne moissonnent ; votre père céleste les nourrit » ; c’est la version moderne de la « manne » biblique, censée tomber du ciel.
Jésus ressuscite aussi les morts (Lazare), guérit les paralytiques (Lève-toi et marche !) rend la vue aux aveugles ; Marie encore de nos jours fait des miracles, à Lourdes et ailleurs , les saints manifestent leur présence et leur pouvoir par des manifestations observables (Padre Pio).

Toute une morale, au sens de guide de vie, s’est constituée autour de la religion, qui, dès lors, ne concerne plus la vie dans l’autre monde, mais notre existence sur terre, telle qu’elle puisse nous donner l’espérance de la vraie vie. Les miracles sont là pour nous prouver la « présence réelle » de Dieu parmi nous, son pouvoir, ses attentes.

La morale laïque a-t-elle chassé, supplanté la morale religieuse ? On aurait tort de le croire. Toute notre vie sociale [organisation de la semaine, problème du travail du dimanche, observance des fêtes ( Noël, Fête des rois mages, Pâques, Pentecôte, Ascension ) , respect des rites initiatiques (baptême) ou viatiques (obsèques), présence des croix, des calvaires, des reposoirs, des clochers, dans nos campagnes et nos villes … ] porte encore la marque de la religion.

Il y a là comme une réponse à notre quête sur la conduite de la vie et le mystère de la mort ; même quand on s’en détache, agnostique ou athée, c’est dans le cadre de la religion que ce détachement s’opère. Volens, nolens, c’est notre pain quotidien.



Prochaine livraison : 5) Un monde romantique qui réhabilite le magique


jeudi 25 septembre 2008

Dieu et au delà (3)

3) Dieu, pour un monde qui redoute

Entre la naissance et la mort, l’homme redoute ; il craint avant tout la mort. Cette crainte est « naturelle », elle est dans sa nature mortelle ; même le prolongement de l’espérance de vie ne sait l’atténuer ; car la pensée de la mort est connaturelle de la pensée ; l’homme pense à la mort parce qu’il pense. Les autres espèces animales ou végétales, dotées de la vie, elles-mêmes mortelles, ne pensent pas à la mort – du moins le pensons-nous - .
Dieu ne prend du sens que parce que nous sommes mortels et parce que nous le savons. Si nous étions immortels, nous bénéficierions de la qualité fondamentale de Dieu : l’éternité, nous serions ses égaux ; si nous ne pensions pas à la mort, nous n’aurions pas conscience de notre condition, nous ne penserions pas non plus à la vie ; l’idée d’un dieu (éternel, créateur) n’aurait aucun sens pour nous.
Il est difficile de concevoir la fin ; le cycle des jours et des saisons nous donne le rythme et la certitude de ce recommencement, qui ne cesse ni ne s’interrompt ; on n’imagine pas qu’un jour le soleil ne se couche pas ; qu’un jour la terre cesse de tourner ; que le monde, tel que nous le connaissons, puisse s’anéantir. Aussi, si nous pensons à la mort, ne peut-on que difficilement penser la mort (Vladimir Jankélévitch : « La mort est à peine pensable » / La Mort, 1977)

La mort, qui est après la naissance, l’autre terme de la vie, n’est redoutée que parce que nous aimons vivre, bien que vivre soit difficile ; si nous n’aimions pas vivre, nous ne redouterions pas de mourir. Et c’est par un déficit d’amour de la vie que certains préfèrent « se donner la mort », que ce soit dans des circonstances tragiques (le cas le plus fréquent des suicides, et des demandes d’euthanasie) ou symboliques (René, chez Chateaubriand, s’assit au pied d’un arbre, et « attendit la mort avec impatience »).

Dieu, qui est éternel, devient dès lors le terme cardinal de notre désir et de notre espoir, car à la fois il est à la fois éternel, et il nous promet l’éternité. La plupart des religions (monothéistes ou non) assurent les hommes d’une vie au delà de cette vie. Dieu est celui qui nous attend dans l’autre monde et nous y promet l’éternité ; le trépas est ce pertuis qui nous ouvre les jardins où on passe le l’existence à l’essence ; ici on existait, là on est. Pour les Catholiques, cette vie éternelle est inscrite dans le dogme ; elle est l’une des croyances fondamentales ; elle prend d’ailleurs deux aspects distincts : l’immortalité de l’âme (nous avons en nous quelque chose d’immortel) et la résurrection des corps (dans le Credo : « J’attends la résurrection des morts »).

Ainsi la mort peut-elle être à la fois redoutée (quand on aime la vie) et désirée (quand on croit en la vie éternelle dans un au-delà). Le désir de la mort,et du trépas, toutefois, ne s’inscrit que dans la perspective d’une croyance ; alors que de la mort physique nous avons la connaissance par la mort des autres, puisque nous ne saurions avoir conscience de notre mort ; du moins avant cette mort elle-même, si nous considérons que la mort est un trépas, un passage ( Jankélévitch : « La Mort joue à cache cache avec la conscience », La Mort).

Le discours de toute religion consiste alors à embellir le tragique de l’existence (puisque elle se termine mal ; son moment initial comporte déjà la promesse de sa fin) dans la musique du rêve. Selon les religions ce rêve prendra des formes différentes : le Jardin d’Eden, le Nirvana, le Paradis ; on y trouvera des nourritures abondantes, des vierges éternellement « pures », la lénifiante contemplation de Dieu ; y croire (donc, croire) c’est dès lors donner au rêve le sceau de la réalité.

L’homme, qui a dû quitter le Paradis terrestre parce qu’il péché contre Dieu, peut-il espérer gagner à coup sûr le Paradis céleste à la fin de sa vie ici-bas ? Non, car pour avoir originellement péché, il n’est point pour autant protégé de la tentation de pécher à nouveau (« Préservez-nous de la tentation » dit le Pater noster, la prière que nous a enseignée Jésus). Aussi le Paradis doit-il être gagné ; et il peut donc être perdu.

C’est là que se greffe une seconde, et plus importante crainte, celle que François d’Assise appelait « la mort seconde » ou mort après la mort, ou encore mort de l’âme, qui nous priverait à tout jamais du Paradis.
La crainte de la mort première se résout et se négocie dans l’espérance d’une vie au-delà ; mais cette espérance elle-même engendre une nouvelle crainte, celle de ne pas mériter, de chuter, de faillir. La faute, celle par quoi nous risquons de voir la vie éternelle se transformer en Enfer, peut faire resurgir notre culpabilité, et nous faire perdre, finalement toute espérance ; la mort seconde, à son tour nous guette. Dante, dans la Divine Comédie, au cours de son périple, guidé d’abord par Virgile qui le pilote dans les méandres de l’Enfer, découvre inscrits sur la porte de l’Enfer, ces mots : « Laissez toute espérance, vous qui entrez ici ». L’espérance n’est jamais qu’un faux semblant elle contient sa négation.

Dieu, donc, qui est le recours contre nos craintes, devient lui-même source de craintes. Mais il propose lui-même la manière d’y échapper, c’est le Sacrifice. Sacrifice d’Abraham dans l’Ancien Testament, par quoi Dieu éprouve son prophète, sacrifice de Jésus, par quoi son père assure la rémission de tous nos péchés, sacrifice de la messe, par quoi les prêtres renouvellent celui de la Croix, eucharistie enfin, en un processus inversé où, par le mystère de la transsubstantiation, le fidèle « sacrifie » le Christ en mangeant son corps et buvant son sang, et dans un processus fusionnel « communie » avec lui.

Crainte ultime, le Jugement dernier (si fortement incarné par Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine, après les prêches terrifiants de Savonarole, qui entraînèrent la fuite de l’artiste de Florence à Rome), Apocalypse, ou dévoilement (c’est le sens étymologique du terme ; Apocalypse de Jean – la plus citée -, mais aussi celle de Daniel dans l’Ancien Testament celle de l’Islam sunnite ou chiite …) des périodes tourmentées qui nous attendent avant le jugement dernier : règne de Satan, puis deuxième incarnation du Christ qui chasse l’Antéchrist ; cependant que les quatre cavaliers de l’Apocalypse (blanc, rouge, noir, pâle) représentant les fléaux, toujours actuels, de la famine, de la peste, de la guerre et de la mort, chevaucheront ce monde dans une cavalcade fantastique pendant son anéantissement.
De là d’ailleurs le rite des rogations (célébrées dans la liturgie catholique pendant les trois jours qui précèdent l’Ascension) avec la complainte litanique des " A peste, fame et bello, libera nos Domine " : De la peste, de la faim et de la guerre, libère-nous Seigneur

Dieu : la réponse à ce monde qui redoute ; qui craint à la fois la mort, les tourments de l’existence, l’incertitude du lendemain. Dieu est dans la religion chrétienne, doublement la réponse à ces craintes : Dieu a envoyé son fils sur terre pour effacer nos péchés par son sacrifice, mais l’homme est toujours soumis à la tentation et au péché ; le Paradis est de nouveau promis, mais il peut être perdu ; l’homme est au centre de son destin dans l’adoration de Dieu.


Ce mode d’articulation du discours est bien connu dans la littérature, mais surtout au cinéma ou au théâtre sous les termes de « construction en abyme », ou enchassement d’un récit à l’intérieur d’un autre (théâtre dans le théâtre, cinéma dans le cinéma) ; ce procédé narratif est de nature à renforcer « l’impression de réalité », puisque la fiction seconde rend non fictionnelle la première. En outre, dans la tradition catholique (mais pas toujours dans la tradition chrétienne, notamment chez Calvin) se greffe un troisième niveau de discours, celui sur le libre arbitre et sur la grâce ; selon Augustin (et plus tard Pascal) la grâce, intervention facilitante de Jésus, est nécessaire au Salut ; c’est le principe de la grâce qui fonde le rite de la prière, laquelle consiste à demander l’aide de Dieu, de la Vierge ou des Saints.

Cette dialectique de la crainte et de l’espérance, nous appelle à la transcendance, par quoi penser le monde, c’est penser Dieu, source de toute espérance, adoré mais aussi redouté ; la religion est ce discours, multiarticulé, qui nous montre la voie de notre salut : « Ego sum via, veritas et vita » : je suis la voie, la vérité et la vie, dit Jésus ; ne craignons plus, mais craignons car la vie, c’est au-delà.



samedi 20 septembre 2008

Dieu, et au delà (II)

2) Un monde qui doute

La science, apparent paradoxe, dans sa recherche du vrai, a découvert et nous a livré l’incertitude ; c’est parce que l’on doute (et donc qu’on ne s’en remet pas aux croyances) que l’on cherche ; et ce que l’on trouve d’abord c’est l’étendue de notre ignorance (Jean D’Ormesson : « J’ai quelques lacunes dans l’océan de mon ignorance »).

Au point d’ailleurs que l’un des critères de la valeur scientifique d’une découverte est sa « falsificabilité » ; une découverte qui ne peut pas être contredite par une nouvelle découverte ne saurait être qualifiée de scientifique. Ainsi de la théorie de la relativité, ainsi des théories sur l’évolution, ainsi de le neurobiologie, et bien sûr des sciences dites humaines : sociologie, histoire, philosophie, psychologie ...

Le propre de la science c’est la recherche ; son produit c’est la découverte (rendre manifeste ce qui est couvert, caché, inconnu) ; sa méthode c’est le doute.

La science n’est donc pas une machine contre Dieu (ce que l’Eglise a souvent pensé : Galilée, Darwin, Freud …), mais une autre machine que la religion. Une machine à doute face à une machine à croire ; une machine à incertitude, fac à une machine à certitudes.

Notre monde, traversé par la science, les techniques, la matérialité des choses de la vie, la transversalité des relations et des échanges et leur globalisation, nous livre à tout instant à l’incertitude : rien s’est simple, tout est complexe (cf. récentes théories sur l’incertitude et la complexité) ; rien n’est sûr, tout est à la fois possible et improbable ; rien n’est stable ni définitif, tout est provisoire.

La philosophie existentialiste (incarnée en France par Jean-Paul Sartre) a inversé les pôles de nos références ; selon l’existentialisme, « l’existence précède l’essence » ; dans le cadre d’une religion révélée, « l’essence précède l’existence ». Pour les premiers, si Dieu « existe », il est une créature de l’homme (dont le propre est l’existence) ; pour les seconds, Dieu « est » avant tout, il a créé le monde existant. Plus que le marxisme et la psychanalyse freudienne, cette philosophie, développée dans l’après-guerre, lors d’une période où la vie dans son côté existentiel retrouvait les formes de l’espoir, est responsable du doute qui étreint nos consciences.

Or l’homme doute parce qu’il a besoin de certitudes, qu’il recherche, et qui sans cesse reculent devant lui. D’ailleurs s’il ne doutait plus, serait-il encore un homme ? Ou plutôt une abeille, un peuplier ou un roseau, un galet sur la grève ? L’homme disait Pascal, n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant.

Cette quête de certitudes, témoigne bien de nos incertitudes ; elle est présente dans la philosophie (Pascal), dans la littérature (Rimbaud : « Je suis celui qui voulait être Dieu ») et dans la science (travaux actuels du CERN), conduit « naturellement » à sa propre négation : le refuge dans la croyance qui nous donne un absolu, terme de toute recherche : son motif c’est l’espérance.

Dans notre monde incertain, tant au plan de la matérialité de l’existence qu’à celui du sens de notre vie, les trois « vertus théologales » des Chrétiens : la foi, l’espérance et la charité, apportent un répit à nos doutes, et une consolation (rite du consolamentum des Cathares) à nos angoisses existentielles. Croire (on ’a plus besoin de chercher) ; espérer (le sens de notre vie se trouve dans un autre monde) ; consoler ceux qui souffrent pour les aider à surmonter leurs difficultés dans cette « vallée de larmes ».

Il faut pourtant bien vivre en attendant cette autre vie promise ; et la mériter. Mais tout est prévu pour gérer notre misérable séjour sur terre, en attendant le trépas (le passage au delà) ; c’est le système qui nous est proposé avec Culpabilité / Pardon / Contrition / Pénitence / Absolution / Purification.

Nous sommes tous coupables ; notre première culpabilité est celle du péché originel attaché à l’acte de conception (seuls Marie et le Jésus ont été « conçus sans péché ») ; puis celle de nos fautes (les péchés véniels et mortels) qui résultent de nos désobéissances aux commandements de Dieu et de l’Eglise ; mais Dieu est pardon, on le prie d’ailleurs de pardonner : « Pardonnez-nous nos offenses » ; et il le prouve par le sacrifice de son fils, réalisé pour « expier nos péchés » et recréé périodiquement dans le « sacrifice de la messe » ; il exige cependant une participation : c’est d’une part la confession et la contrition, puis la pénitence (Savonarole, incitait compulsivement les Florentins à la pénitence, pour atténuer le courroux de Dieu, excédé par leurs fautes impies et leur soif de plaisirs matériels) ; à la suite de quoi on est absous de ses fautes, on retrouvé notre « virginité » et on peut donc, car notre condition humaine est tissée d’imperfections, rechuter et dès lors réinitialiser le système, jusqu’à l’extrême onction qui nous ouvre les portes du paradis.

N’en doutons plus ; ne doutons plus ; on voit bien que la foi nous sauve.

Prochaine livraison : 3) Un monde qui redoute



Dieu, et au delà

1) Dieu présent parmi nous

A quelques jours d’intervalle
, le 10 septembre, le CERN (Centre Européen de Recherche Nucléaire) lançait la plus formidable expérience jamais tentée de physique nucléaire, et le 12 du même mois, Benoît XVI, le pape, faisait visite en France, où il êtait reçu à l’Elysée.


Aucun rapport, si ce n’est une coïncidence de dates entre ces deux événements
A ceci près que l’un tend à rechercher les modalités, voire les causes des phénomènes qui se sont produits voici 13 milliards d’année, lors du « Big Bang », voire avant ; et donc à rechercher pourquoi la matière à une masse ; avec aussi la perspective de créer de l’anti-matière, ce par quoi la matière s’anéantit et le néant s’établit là où auparavant elle était. C’est la science
L’autre en revanche sait déjà tout cela, comme cela lui a été révélé : que c’est un être éternel (et non seulement immortel), hors du temps et de l’espace (hors de la matière donc) qui a fabriqué le monde (enfin, le ciel et la terre) et exige qu’à ce titre il soit adoré. C’est la religion.

Le succès médiatique de l’un frôle la confidence ; celui de l’autre en revanche est considérable, tant par la couverture qui lui est assurée que par l’audience.

Comment, en ce XXI° siècle de l’ère chrétienne, peut-on simultanément chercher, à la limite du pensable et du possible, et savoir de façon absolue ?

C’est le dieu des Juifs et des Chrétiens – c’est le même -, que nous prendrons ici en considération ; celui dont les définitions ont marqué et marquent encore notre culture occidentale, dans cet espace conquis par les Romains où il partagea l’empire avec les empereurs, même si les récits concernant ce dieu, puisent leurs sources, bien au-delà, dans les civilisations mésopotamiennes et les mythologies païennes.

Comment donc expliquer cette prégnance du révélé, du sacré, du divin, dans notre monde qui privilégie la matière, ses transformations, sa consommation ?

Certes, les pratiquants, en France, sont devenus minoritaires (ce n’est pas le cas dans d’autres pays occidentaux : Etats-Unis, en Irlande …), mais les « croyants », ceux qui choisiront une sépulture religieuse (pensons à cet agnostique déclaré que fut Mitterrand), et ceux qui disent qu’ils ne pratiquent pas, mais qu’ils « croient », sont beaucoup plus nombreux, et dans tout le spectre de la société ; la foi peut prendre des aspects très différents : celle du charbonnier, celle du mystique, celle du sceptique, celle du savant ; celle qui correspond au travail de la raison (le noos des grecs), à celui du cœur (le thumos), à celui du ventre (epithumia : ce qui est sous le coeur) ; celle que l’on accepte par tradition (les racines chrétiennes), par raison (Leibniz : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien), ou par calcul (Pascal : Je ne suis sûr de rien, mais s’il y a un dieu, alors autant l’honorer, je ne peux rien y perdre mais tout y gagner). Mais cela reste la foi ; aucune preuve ne peut l’atteindre ni la constituer : c’est le propre de la « croyance », comme une intuition, un sentiment ; comme –surtout – une consolation.

Car Dieu, selon les mystiques eux-mêmes, est « inconcevable » : saint Paul : Dieu se rend manifeste par ses œuvres à toute intelligence ; saint François d’Assise : Très-haut et tout-puissant Seigneur, aucun homme n’est digne de te concevoir ; Bernanos : La foi c’est 24 heures de doute avec une minute d’espérance. Il existe des « preuves » de l’existence des prophètes, mais point de l’existence de Dieu.

Pourtant le dogme reste on ne peut plus affirmatif : « Je crois en Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre » (Symbole des apôtres, dit aussi Credo) ; et l’évêque de Rome vient de le répéter : « Dieu nous a confié le monde qu’il a créé ».

Or, on ne peut justifier la foi par la foi, la croyance par la croyance. Aussi, peut-on, simplement, douter dans le cadre d’une affirmation absolue ? Où donc s’enracine la foi, puisque ce ne peut pas être dans la foi ?

Nous proposons ici de rechercher des réponses à cette question essentielle, à laquelle nul ne peut se dérober, dans quatre directions :

Un monde qui doute
Un monde qui redoute
Un monde qui cherche
Un monde qui se comble


Prochaine livraison : 2) Un monde qui doute