vendredi 25 avril 2008

L'Ecole est-elle encore une priorité ? (2)

2) De quels maux souffre donc notre école ? Où s’enracinent-ils ?

Quels sont les maux ?

Les maux dont souffre notre école sont bien connus, ils ont fait l’objet de nombreuses et fréquentes déclarations émanant des ministres, des syndicats, des enseignants et chercheurs.
Globalement ils sont de quatre ordres :

D’abord et surtout :

- un taux d’échec – vérifié à tous les niveaux : primaire, secondaire, supérieur – qui constitue un gâchis économique et social devenu insupportable. Avec des moyens considérables (le premier budget de la Nation), nous nous trouvons, au plan des résultats, selon les données du programme dévaluation PISA (Programme for international student assessment) sur le plan des résultats, en queue de liste des 30 pays membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Il est intéressant de noter que ce programme d’évaluation se fonde non seulement sur les connaissances acquises, mais surtout sur leur application à des situations de la vie.
Le développement des officines d’aides aux devoirs et celui des cours privés constitue aussi un indicateur des insuffisances de l’Ecole formelle.

Mais aussi :

- une désaffection des jeunes envers l’école, qui se traduit par diverses formes de refus scolaire : absentéisme, décrochage, désintérêt ; ce phénomène touche toutes les couches sociales, mais avec des conséquences beaucoup plus irrémédiables pour les enfants de familles modestes ; l’égalité des chances devient dès lors un leurre, qui masque l’inégalité réelle.

- une inadéquation à la réalité économique, sociale et culturelle du pays ; et notamment une désastreuse orientation par l’échec dans les filières techniques et professionnelles. Ce n’est pas nouveau, déjà dans les années 60, le gouvernement avait lancé une « opération pro-technique », N fois renouvelée, et dont les effets furent essentiellement médiatiques …

- une incapacité à associer harmonieusement les objectifs et méthodes d’enseignement et ceux d’éducation ; le principe hérité de la philosophie des Lumières (Condorcet en particulier) selon lequel l’instruction est la base de la formation du citoyen est aujourd’hui démentie par les faits ; d’abord parce que le manque d’éducation préalable (familiale, sociale) entrave les actions d’enseignement et d’instruction ; ensuite en raison d’un décalage entre l’enseignement (ce que l’on enseigne / la façon dont on l’enseigne) et le monde actuel, la structure et le contenu des matières enseignées ne constituent pas des éléments d’explication, d’analyse ou de maîtrise du monde tel qu’il est vécu ; le cas de l’enseignement des langues vivantes est très significatif : après trois ans d’enseignement, est-il admissible qu’un élève ne sache pas tenir une conversation élémentaire dans un pays voisin ?



Où ces maux s’enracinent-ils ?

On comprendra que la réponse n’est pas simple.
Il ne convient donc pas de la rechercher dans des prises de position simplistes : manque de moyens, surcharge de travail des élèves, programmes trop ambitieux (on oublie que de nombreux « allègements de programme » ont été opérés, sans résultat manifeste), jeunesse à la dérive (déjà Socrate la dénonçait, il y a 2 500 ans !), parents complaisants, manque de professionnalisme des enseignants …

Et puis il y a des élèves (et c’est la majorité) qui réussissent et pour qui le parcours scolaire se déroule sans faute ; aucune des raisons évoquées ci-dessus ne peut dès lors s’appliquer ; il reste donc à rechercher le défaut chez les enfants eux-mêmes : avec une matière première défectueuse, peut-on élaborer un produit de qualité ?

Or c’est bien ce dernier argument, jadis officiellement avancé, aujourd’hui officiellement condamné, qui correspond à la réalité. On entend encore dans les Conseils de classe des établissement d’enseignement, des jugements à l’emporte pièce du type : « Celui-ci, il réussirait même sans prof. » ; « Cet autre, en travaillant bien il réussira » ; « Celui-là, on n’en tirera jamais rien » (c’est d’ailleurs celui-là qu’on va « orienter » !). Cette typologie a eu son théoricien au XVI° siècle : Machiavel, dans Le Prince, identifie trois catégories de cerveaux : ceux qui comprennent tout par eux-mêmes (et Machiavel laisse entendre qu’ils sont dangereux pour le Prince) ; ceux qui comprennent ce qu’on leur explique (voilà une catégorie bien utile) ; ceux qui ne comprennent ni d’une façon ni de l’autre (bons pour « chair à canon »).

Une Ecole qui, même en affirmant explicitement le contraire, fonctionne encore, implicitement, sur ces convictions, ne peut que produire la ségrégation et les inégalités, que l’on se donne bonne conscience à dénoncer. Son rôle sera alors de « trier » le bon grain de l’ivraie, sélectionner les très bons (futurs élèves de « prépas »), identifier les bons (qui pourront poursuivre leurs études, puisqu’ils sont travailleurs), « orienter », ou exclure, les mauvais » enfin. C’est l’élitisme républicain, selon la formule popularisée par Jean-Pierre Chevènement.

L’UNESCO avait organisé en 1987 , à Jomtiem, en Thaïlande, une conférence mondiale sur L’école pour tous, puis l’année suivante, à Estoril au Portugal sur La réussite pour tous, à quoi elle attribuait un enjeu mondial de développement social. Les meilleurs experts mondiaux y étaient intervenus ; mais qui, aujourd’hui, s’en souvient ?

Pourtant on avait analysé les caractéristiques essentielles liées aux apprentissages réussis :

* l’intelligence ne relève pas de « dons » mais elle se construit : sur les données fondamentales du cerveau (qui relèvent du « génétique ») s’élaborent, dans la relation avec l’environnement, les aptitudes à comprendre et à apprendre (qui relèvent de l’épigénétique). C’est ce que confirment tous les travaux des neurobiologistes : Changeux, Prochiantz …(1)

* dans ce projet de développement de l’intelligence, le « comprendre » est aussi important que l’ « apprendre » ; et on estime à tort que comprendre ne s’apprend pas (« Y comprendra jamais rien ! »). La tâche première des institutions d’enseignement devrait être d’abord le « développement de l’intelligence ».


* l’évaluation des élèves ne devrait en aucun cas se conformer à l’idée que les résultats DOIVENT s’inscrire dans la forme d’une courbe en cloche : dans chaque classe, il serait normal qu’il y ait une proportion donnée de mauvais élèves, de bon élèves et de très bons élèves. Une courbe en cloche devrait au contraire être l’indicateur de méthodes inappropriées. L'évaluation devrait ausi être "multidimensionnelle", c'est à dire ne pas s'attacher au seul critère du savoir formel.



L’enracinement des maux de l’éducation se situerait donc dans le paradigme fondateur de l’Ecole institutionnelle ; à la différence de la famille, où les parents estiment que leurs enfants sont également dignes de leur amour et de leurs attentions, à l’école il y a les mauvais, les bons et les très bons élèves, catégories classificatoires, dont l’expérience indique que rares sont ceux qui peuvent y échapper.



(1) On pourra lire à ce propos l’ouvrage que nous avons réalisé avec le Prof. Jacques Paty : Les sciences cognitives en éducation, éd. Nathan, coll. Education en poche




3) Connaît-on des solutions efficaces ? Comment et avec qui les mettre en œuvre ? Cela relève-t-il de la prospective ou de l’utopie ?

La suite dans la troisième (prochaine ) livraison de notre texte sur l’Ecole

jeudi 17 avril 2008

Lettre de Chine

A la suite de mon propos (Au jour le jour) sur le Tibet, un lecteur, Bertrand Puel, me communique ce texte, que je publie ici avec son autorisation et l'autorisation de son auteur :

On vient de me transmettre un mail envoyé de Chine par un ami commun, Jean de Miribel qui vit à Xian dans le Shanxi, en Chine, depuis 30 ans dans le milieu universitaire où il a aidé beaucoup de jeunes médecins venant se perfectionner en France. Ce mail est daté du 8avril 2008; il est libellé comme suit :

.......Je te joins quelques réflexions sur les évènements d'hier à Paris...Les Français dans leur ensemble ne savent pas que leurs ancêtres ont, avec les Anglais, envahi la Chine, détruit de fond en comble le palais impérial (le Palais d'été), après l'avoir complètement pillé (2de expédition franco-anglaise de 1860) et qu'ils n'ont jamais émis le moindre regret pour cette destruction ni exprimé des excuses ni rendu les objets volés, que Victor Hugo a écrit un article virulent pour dénoncer cette piraterie intitulé Les deux bandits, que cet article est imprimé dans les manuels de l'enseignement secondaire de la Chine et que des millions de Chinois en connaissent le contenu. Par ailleurs, plus le monde occidental interfère dans les affaires de la Chine, plus la Chine se ferme et se durcit.
Les manifestations d'hier desservent absolument la cause que veulent servir ces manifestants qui n'ont pas de connaissance en profondeur de l'histoire et de la psychologie chinoise. L'approche d'une affaire délicate en Chine doit être secrète et sans interférence des médias, autrement elle est vouée à l'échec. Les médias français face à l'Irak se taisent et ce silence en total contraste avec les manifestations parisiennes est insupportable. Il est vrai que protester à Paris pour un journaliste n'est pas dangereux, mais à Bagdad, il risque sa vie et pourtant que de drames. Qui plus est, depuis des dizaines d'années, les Français profitent de l'argent chinois en vendant à la Chine des centrales atomiques et des Airbus et personne n'est prêt à y faire obstacle. Que d'illogisme dans le comportement français !. »

mardi 15 avril 2008

L'Ecole est-elle encore une priorité ?


1) Où en sommes-nous ?

L’école concerne en France, directement, plus de dix millions de personnes ; indirectement (si on inclut les parents d’élèves actifs) beaucoup plus. C’est un lieu sensible pour des raisons de plusieurs ordres : d’abord la fougue tumultueuse de la jeunesse, c’est vrai, et le malaise réel lié au « métier d’élève » ; ensuite la dévalorisation et la déconsidération du corps enseignant (perte de pouvoir d’achat mais aussi du prestige naguère lié à la fonction) ; enfin la forte attente sociale en matière de résultats, soit en termes d’égalité, soit de préparation efficace à l’emploi (de la part des jeunes et des parents, de la part des entreprises).
Il suffit que l’insatisfaction dans l’un de ces secteurs se manifeste pour qu’elle éveille celle qui sommeille dans les autres.

Paradoxalement (mais il faut vraiment s’en réjouir), c’est au sein du camp des « libéraux » que, dans la situation un peu délicate actuelle, se sont manifestés las avis les plus sensibles et les plus pertinents.

Dans une longue interview à Europe 1, dimanche 13 avril, Laurence Parisot, présidente du MEDEF, a exprimé sa compréhension envers les inquiétudes des élèves et des étudiants, sa sensibilité envers le malaise qu’ils expriment, sa foi dans la jeunesse et les valeurs qu’elle représente ; on l’a même entendu dire – a posteriori me semble-t-il - qu’elle avait été très réservée sur le Contrat Première Embauche ( le CPE de vive mémoire) car il stigmatisait les jeunes en début de carrière professionnelle ; il fallait donc probablement écouter, mieux qu’on ne le fait, les jeunes lycéens.

Jacques Attali dans un entretien rapporté sur deux pages dans La Tribune du 14 avril, rappelle que la formation des jeunes est une responsabilité d’intérêt général ; que l’université est un secteur dans lequel la France a fait trop peu d’efforts ; que l’augmentation des droits d’inscription est à bannir ; que lorsque l’ascenseur social est en panne, un pays est menacé de décadence ; enfin que « les étudiants devraient être payés pour étudier, et non pas payer pour étudier » (voilà qui rappellera les revendications soixante-huitardes de présalaires pour les « jeunes travailleurs intellectuels »).

En même temps, dans le même journal, Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale (il est vrai sans les Universités, qui relèvent de Valérie Pécresse ) se livre à une bataille de chiffres, relative aux suppressions d’emploi et au taux d’encadrement, conduisant les syndicats sur ce terrain qu’ils maîtrisent mieux que tout autre, et faignant d’ignorer que dans les mouvements qui agitent l’éducation, toujours, un « train » peut en cacher un autre.
« Je suis un vieux de la vieille » déclare-t-il ; certes, un vieux de la vieille école ! ceux qui ont suivi son parcours ne l’ignorent pas : professeur de lettres classiques à Périgueux dans les années 70, muté au lycée Montaigne à Bordeaux, puis nommé Inspecteur Pédagogique régional, puis Inspecteur général, il a poursuivi une carrière professionnelle toujours marquée par le plus pur conservatisme à la Jacqueline de Romilly (ceux qui ont eu l’occasion de polémiquer avec lui s’en souviennent .. ). Affirmant que "le système éducatif est coûteux et peu efficace", il rompt certes avec le triomphalisme de certains de ses prédécesseurs (« Nous avons le meilleur système éducatif du monde ! ») et se cale – bien obligé … - sur les évaluations internationales qui nous mettent, en termes de résultat, en queue du peloton des pays de l’OCDE).

Mais selon quel syllogisme trompeur peut-on dire que s’il est coûteux et pas efficace, il suffira de le rendre moins coûteux pour qu’il soit plus efficace ? Et quels sont, au-delà de quelques déclarations de principe, les objectifs et les méthodes qu'il propose pour rendre son efficacité à notre école ?




2) Que pouvons-nous faire ?
De quels maux souffre donc notre école ? Où s’enracinent-ils ? Connaît-on des solutions efficaces ? Comment et avec qui les mettre en œuvre ? Cela relève-t-il de la prospective ou de l’utopie ?

Suite de ce texte dans la prochaine parution édition (RLB-Log)

dimanche 6 avril 2008

Tiers-mondes


Maigrir, grossir, cliquer : un tiers du monde qui veut maigrir ; un autre tiers qui voudrait grossir ; enfin un troisième qui ne pense qu’à cliquer. Le monde en ses trois tiers serait-il devenu fou ?

Maigrir : Le Journal du Lot, 8 avril 1928, 80 ans, presque jour pour jour : parmi les nouvelles locales, les déclarations des élus, les horaires de chemin de fer, on trouve la « Réclame », ce qu’aujourd’hui on appelle la « Pub » : en lettres capitales : MAIGRIR ; plusieurs solutions sont proposées : les dragées Cigartina, le Savon Vert de l’Amiral (savonner les parties sur lesquelles on veut agir), ou l’adresse du bon M. Chardon, 10 rue saint Lazare à Paris, qui vous dira gratuitement comment il faut faire.
Ce n’est donc pas un phénomène de notre société contemporaine ; déjà il y avait des gros (l’iconographie des élus de la République en témoigne), des grosses aussi, et certains assurément voulaient maigrir.
«Perdre des kilos» est devenu de nos jours une véritable obsession, valorisée par des arguments médicaux (attention aux maladies cardio-vasculaires, au cholestérol …) ou esthétiques ( les beautés à la Giorgione ne sont plus guère appréciées, du moins en effigie, au quotidien c’est peut-être différent) ; le Femina du 6 avril 2008 y consacre un dossier de 12 pages sous le titre « Dis-moi ton âge , je te dirai comment perdre des kilos », réservé il est vrai exclusivement au beau sexe.
A partir de 102 cm de tour de taille pour les hommes et 88 cm pour les femmes, nous sommes atteints du « syndrome de la bedaine » affirme le Dr Boris Hansel dans son livre Surveillez votre ventre.


Grossir : pendant que nous sommes occupés à maigrir, une partie du monde manque de nourriture. Les femmes qui manifestaient le 1er avril à Port Bouet (quartier populaire dAbidjan) brandissaient une banderole sur la quelle on lisait : « Soro [Guillaume Soro, premier ministre] lesse nous grossir » (Le Monde samedi 5 avril). En Afrique les manifestations contre l’augmentation des prix ( En Côte d’Ivoire, le prix du kilo de riz est passé de 250 à 650 francs CFA – de 0,22 à 0,97 € - en un an) se multipient. Cette augmentation, selon les experts, est due aux mécanismes du marché : accroissement de la demande des pays émergents, transformation des surfaces cultivées pour produire des agrocarburants, déficit d’autosuffisance alimentaire des pays pauvres : en Mauritanie, par exemple, elle est seulement de 30% environ. Déjà en 2007 le directeur de la FAO, l’agence de l’ONU pour agriculture et alimentation, avait lancé un cri d’alarme et annoncé le risque d’émeutes de la faim.

Cliquer : pendant ce temps, un autre tiers « clique » et trouve en cet auguste geste toute perspective pour notre avenir : lors des entretiens des Civilisations numériques (CINUM) de l’année 2007, organisés par Aquitaine Europe Communication, on lit de très sérieuses analyses qui vont dans ce sens. Par exemple, selon Joël de Rosnay, écrivain bien connu et président exécutif de Biotics international, « La société en réseau, l’économie de l’immatériel, inspirent un certain nombre de réflexions pour 2037. […] L’environnement deviendra cliquable et l’on cliquera dans cet environnement avec notre corps, qui sera l’équivalent d’une souris, d’une télécommande ou d’un scanner […cela reviendra à] intégrer notre corps à des environnements intelligents bardés de puces électroniques … »

Brisons là ! en 2037, j’aurai 102 ans, je ne suis pas sûr d’être en mesure de cliquer.


D’ici là le premier défi auquel nous sommes de toute urgence confrontés est bien celui de l’alimentation d’une population mondiale en croissance exponentielle.
Le monde qui veut maigrir, le monde qui ne rêve que de cliquer, le monde qui voudrait grossir, entre temps s’ignorent ; ils obéissent à des répartitions qui ne sont pas seulement géographiques ; chaque continent contient des gens qui veulent maigrir, qui veulent grossir, qui cliquent. Le problème c’est que ce ne sont pas les mêmes et que s’il existe bien des cliqueurs obèses, on n’en rencontre guère d’affamés.

lundi 31 mars 2008

Le monde global de la diplomatie


On se souvient de Jacques Chirac, Premier-ministre-candidat, demandant au Président-candidat François Mitterrand, de lui mentir les yeux dans les yeux ; ce que ce dernier fit sans sourciller. C’était l’époque où la vie des grands comme dans celle du monde se parait d’une certaine discrétion, voire dissimulation. Personne ne regrettera que les temps aient changé ; la démocratie ne peut que gagner à plus de transparence et plus de sincérité.

Mais jusqu’où ne pas aller trop loin ? La diplomatie – qui est l’art de faire la guerre autrement – peut-elle toujours se dérouler à ciel ouvert ? Le grand tintamarre que l’on entend, parfois sous forme de cacophonie, au sujet de la libération d’Ingrid Bettancourt, peut nous laisser perplexe. La cause de qui sert-il ? D’Ingrid, des FARC, ou des pouvoirs politiques (français, vénézuelien, colombien …) ? Force est bien de constater que grâce à ce bruit médiatique, les FARC sont sortis de l’oubli où ils se trouvaient. Car, à quoi cela sert-il de détenir des otages, si on n’en parle pas, s’il n’y a pas de pression ou de tractations pour les faire libérer ? Un proche de la famille Bettancourt s’en inquiétait récemment. Des gouvernements aussi en tirent quelque réputation.

Pourquoi dire si haut et si fort qu’un Airbus aménagé est prêt à décoller de France pour la « rapatrier », qu’on ira s’il le faut aller la chercher aux confins de la jungle, qu’on accueillera en France des combattants des FARC, si cela fait monter les enchères. A-t-on déjà vu un acquéreur faire monter de lui-même le prix de ce qu’il veut obtenir ?

Souhaitons, bien sûr, cependant, qu’il l’obtienne.

Certes la communication tient, dans notre monde global, la première place : on dit ce qu’on veut faire, et on le fait ensuite ; les problèmes commencent quand – volens, nolens – on ne le fait pas.
(RLB 31 mars 2008)

mercredi 26 mars 2008

Mai 68, reviens !



Non, ce n’est pas un appel aux barricades, ni aux charges de CRS et aux jets de pavés, aux arbres tronçonnés Boulevard Saint Michel, aux grenades lacrymogènes et aux voitures en feu, aux étudiants qui « manifent », à la permissivité revendiquée, aux enseignants et aux ouvriers en grève … Non, c’est un rappel de l’esprit qui, en France et bien ailleurs, nous animait, et que les débordements d’alors dans la rue, aujourd’hui occultent. Mai 68 dit-on commença en mars à Nanterre ; en vérité ce fut bien plus tôt ; on en trouve les germes dans le mouvement de réflexion et de propositions pour la réforme sociale qui se développa dans les années précédentes.
L’un des aboutissements de ce mouvement, fut dans le domaine universitaire, à l’initiative de l’AEERS (Association d’étude pour l’expansion de la recherche scientifique) le Colloque d’Amiens (15-17 mars 1968), lequel faisait suite au Colloque de Caen tenu l’année précédente.
Qu’on en juge : le rapport final de la commission « Finalité de l’enseignement » définit quatre objectifs :
- développer chez l’enfant l’aptitude au changement …
- créer les conditions pour qu’il puisse se construire une personnalité solide …
- lui permettre de maîtriser les conditionnements économiques au lieu de se laisser asservir
- lui apprendre la participation …

D’ailleurs le ministre nommé en juillet 68 par le général de Gaulle, Edgar Faure, auteur quelques années plus tard du rapport de l’UNESCO Apprendre à être, avait alors comme conseiller technique le recteur Gérald Antoine, participant du Colloque, lequel comptait aussi parmi ceux-ci René Haby qui fut ministre de 74 à 78, promoteur du « Collège unique » dont l’objectif était de supprimer les filières ségrégatives.

Ce fut en mai 68 qu’on vit aussi apparaître, dans les groupes de réflexion que j’animais autour du CRDP de Bordeaux, le concept de « Enseignement démocratisant », concept qui ne connut aucun succès par la suite, tant il mettait en question – comme nous le pensions d’ailleurs – la croyance insoupçonnable dans la démocratie avérée de la société française. Proposer que l’enseignement pût constituer un levier pour la construction de la démocratie, impliquait un changement radical de paradigme de la pensée : la démocratie n’était plus un état, un système établi dans lequel on vivait, mais un projet, un « à construire », auquel il fallait préparer la jeunesse. « Apprendre à devenir » avait-on également dit au Colloque d’Amiens.

Aujourd’hui ? Quarante ans après ? Quel regard sur ces quatre décennies ? Et quel regard aussi sur les réformes annoncées, de « retour aux fondamentaux », avec comme présupposé que ce qui est fondamental c’est de maîtriser des techniques (ce dont personne ne viendra nier l’importance) et non de développer son intelligence.
(RLB- 24 Mars 2008)


dimanche 23 mars 2008

Sarkozy, Savonarole et Machiavel / Du bon usage des religions



La position de Machiavel sur le bon usage politique de la religion est bien connue : pour bien gouverner en paix, le Prince doit associer à sa cause les puissants de l’Eglise. La bonne gouvernance ne se soucie ni du bien fondé, ni de la valeur intrinsèque de la religion, mais utilise cette dernière à des fins politiques. Celle de Savonarole est exactement l’inverse : le pouvoir politique sert à conforter la religion et instituer les pratiques religieuses. Savonarole prit le pouvoir à Florence à la fin du XV° siècle, il institua la République, il fit brûler les œuvres impies et appela à la pénitence : il fut brûlé en grand spectacle sur la Place de la Seigneurie à Florence en 1498 ; Machiavel qui eut lui aussi au début du XVI° siècle des responsabilités politiques à Florence ne fut jamais menacé d’un semblable sort, même s’il connut l’ingratitude et l’exil. Cet exemple – mais bien d’autres aussi – montre qu’il est plus sage de faire usage de la religion à des fins politiques que de la politique à des fins religieuses.

Retour à Sarkozy : je fais l’hypothèse que les récentes prises du Président de la République au sujet des religions relèveraient plus nettement de cette problématique de la fin et des moyens, que d’une mise en cause de la laïcité, au nom de laquelle elles sont vivement contestées dans certains milieux.

Mussolini, qui n’ignorait rien de Machiavel, et qui avait, selon son biographe Milza, un flair étonnant « pour sentir les courants de l’opinion et leur trouver un dénominateur commun », affirmait aussi : « Ma doctrine, ce sont les faits ».
Y aurait-il en France un fait religieux, dont le Président aujourd’hui se saisirait pour construire sa doctrine ? Plusieurs approches permettent de le croire.

D’abord l’approche de la loi fondamentale : il existe un Dieu tout-puissant et éternel qui règne sur la terre et sur les cieux, ici et au-delà ; notre séjour dans cette vallée de larmes (« lacrimarum valla ») sera suivi après le trépas (le passage) d’un séjour bienheureux, si nous avons été bons, malheureux si nous avons été mauvais : Dieu sera le juge suprême. C’est le mythe de l’espérance qui revient régulièrement dans le discours présidentiel. Ce mythe est transversal par rapport à toutes les religions révélées : on peut donc réunir sur ce thème fédérateur les cardinaux, les rabbins, les pasteurs, les imans.

Or ce thème de l’espérance est fortement corrélé à celui du mal vivre, du désespoir, de la difficulté quotidienne ; il est nécessairement plus fort dans les moments socialement difficiles, que dans les jours glorieux ; le recherche du bonheur se déplace ; on troque – je simplifie – le pouvoir d’achat contre l’espérance ; la recherche frénétique de notre jeunesse – pas seulement d’ailleurs – de jouissances immédiates, toujours plus attirée par de nouveaux paradis ; la déception et le mal-être qui découlent de l’insatisfaction conséquente ; le consumérisme appauvrissant ; le prestige du clinquant, du « bling bling » ; la diffusion du semblant, du faux, des copies, des contre-façons ; le vicarial (la vice-expérience selon A.A. Moles) pris pour le réel ; le virtuel paré de toutes les vertus … chacun sent bien – consciemment, inconsciemment – que tout cela est insatisfaisant, qu’on aspire à autre chose ; dès lors le bon discours politique consiste à affirmer que l’espérance constitue la base de toute consolation ; espérer, mot équivoque, qui se décline aussi bien en espoir qu’en espérance, en vie de chaque jour qu’en vie éternelle. Habile déplacement qui laisse à croire que toute fin est dans l’au-delà, à quoi concourt toute religion. Comme si la matérialité des choses n’était que vanité. Et peu importe la contradiction flagrante avec la morale de celui qui nous dit que là est la vérité.
S’il n’y a guère plus d’espoir («Les caisses sont vides ») reste l’espérance, l’une des trois vertus théologales selon les catholiques, avec la foi et la charité.


Ensuite l’approche de la loi sociale : la politique de civilisation. Peu importe d’ailleurs que l’on détourne le concept forgé par Edgar Morin. L’expression a connu, par le discours présidentiel, plus de succès et d’écho que par l’édition du livre du philosophe ; il faut s’en réjouir, hélas !
Quels sont les faits ? Il l’a dit, c’est la délitation du lien social : ce par quoi les gens acceptent de vivre ensemble, de se retrouver, de vivre en harmonie ; cela vient à manquer. Que l’on se réfugie dans les paradis artificiels en serait même une preuve supplémentaire. Selon notre Président, notre civilisation a des racines chrétiennes, on ne le niera pas, même si ces racines plongent dans un monde antérieur qui en définit encore plus solidement la portée ; les rites qui en scandent les manifestations sont effectivement constitutifs de ce lien social : toutes classes sociales confondues ou du moins juxtaposées, on allait en processions, on se retrouvait pour les offices ; de rogations en misions et récollections, jeunes et moins jeunes participaient à ces fêtes où l’espérance se renouvelait, quelles que fussent les misères dont on était frappés. Ah le bon temps de la JAC, de la JOC, de la JEC (Jeunesses agricole, ouvrière, étudiante catholique) !
Et il est bien vrai que la religion avec ses moments festifs (fussent-ils macabres et centrés autour du dieu crucifié et du sacrifice) apportait des moments de convivialité où la vie profane aussi retrouvait des formes de vie collective.
La Révolution, vainement, tenta de substituer la fête profane à la fête religieuse ; le culte de la Raison au culte du Tout-puissant ; ce fut en vain ; les fêtes religieuses fondèrent les fêtes profanes et fériées (il sera bon de se souvenir d’ailleurs que ce furent à l’origine des fêtes païennes que la religion chrétienne fit siennes) ; athée ou chrétien, chacun est attaché à fêter Noël, Pâques et l’Ascension. Le ministre du travail, Xavier Bertrand vient d’ailleurs, fort habilement, de proposer le rétablissement du lundi de Pentecôte comme jour férié.
Ce sont encore les clochers qui symbolisent les foyers sociaux que sont les villages. Pétain l’avait compris, Mitterrand aussi, d’ailleurs, dans ses affiches électorales « La force tranquille ».
« Si notre vie est tellement équivoque, écrivait Schopenhauer, c’est qu’elle n’est que l’avant-scène derrière laquelle la seule certitude est la mort ». Il n’y aurait donc de salut que dans l’espérance, de lien social et de civilisation que dans la religion, qui de surcroît nous apporte aussi cette espérance.
Et peu importe que Jésus ait dit dans l’Evangile : « Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », aujourd’hui César a besoin de Dieu. La laïcité positive, c’est ça. Feignant d’être Savonarole, Sarko est Machiavel.