samedi 7 février 2009

Magie de l'écriture



En hommage à Roland Barthes, qui me fit un temps l’honneur de son amitié.
Amoureux du texte, magicien de l’interprétation, incomparable créateur, linguiste, sémiologue.


Pourquoi dit-on d’un texte qu’il est beau, qu’il nous plait, qu’il est suggestif ? Et le beau, le plaisant, le suggestif, cela a-t-il encore un sens dans ce monde traversé par le mal de vivre, le mal vivre, les injustices, les révoltes, le malheur parfois ?

Pour tenter de répondre à ces deux questions, je me fonderai sur deux brefs passages, l’un extrait de Voyages intimes de Marie Bietry (éd. La Bruyère) paru dans la Lettre de La Toulzanie, n° 3, Hiver 2009, l’autre légendant une photographie parue dans cette rubrique en guise de vœux de Bonne Année, et où je m’inspirais du texte d’Alphonse Daudet : A l’affût.


1) Le texte de Marie Bietry : Rocher

"…taillés au hasard par l’usure du temps, des visages de pierre se distinguent ; ils surgissent brusquement puis disparaissent quand on les recherche pour enfin se montrer tels qu’ils sont : inachevés ou blessés, amputés de leurs yeux, de leur nez, comme si des siècles hurlaient ici la souffrance des hommes. Ils crachent parfois des morceaux de cailloux qui s’abîment sur la route, en contrebas, expectorant ainsi haines et douleurs. Mais pour qui sait les voir, que de tendresse, d’amour même et d’heureuse nostalgie naissent alors dans le regard qui les embrasse."

Transcendance du regard

L’auteure décrit les falaises qui surplombent le village de La Toulzanie. Si l’on s’en tient aux mots, sur la cinquantaine de termes, il n’en est guère que trois qui « décrivent » : visages de pierre, cailloux, route. Les autres nous entraînent dans l’interprétation, le ressenti, le vécu personnel, l’intime, le subjectif ; l’objet regardé n’est appréhendé qu’au travers du prisme du sujet regardant. L’auteure ainsi nous guide sur la voie d’un imaginaire, transcendant et transformant la matière pour mieux lui donner du sens. « Dire le monde, c’est dire soi ». Ainsi le lecteur est-il convié au banquet de la fable, (Lector in fabula, selon Umberto Eco)

Maîtrise et volupté des techniques d’expression du sujet

Jeu alternatif sur le personnel et l’impersonnel : « Des visages de pierre se distinguent » ; l’emploi de la forme réfléchie fait de l’objet un sujet : « On distingue des visages » se transforme en « Des visages se distinguent » ; dès lors les rochers s’animent : « Ils surgissent […] disparaissent […]ils crachent … » . Mais le promeneur (ON = c’est vous , c’est moi ; entre, lecteur, dans mon je) lui aussi ressurgit : « On les regarde […] tels qu’ils sont » ; puis s’évade dans l’interprétation : « Comme si des siècles hurlaient … ».

Lorsque la violence se déchaîne : les rochers hurlent, crachent, expectorent, pour dire la souffrance des hommes, les haines et leurs douleurs, alors c’est eux qui disent le sens de ce que le regard en eux décèle.

Puis une scène d’amour entre les deux protagonistes : l’auteure et les rochers ; la femme sensible et les mâles rochers : amour, tendresse ; l’amour par le regard, qui les embrasse.



Maîtrise des techniques du rythme et de la fluidité de la phrase

Prédilection pour des rythmes ternaires, qui, selon leur structure ou la position dans la phrase (début ou fin), enveloppent et soulignent le sens dans la dimension de l’oralité.
« Taillés / au hasard / par l’usure du temps » ; rythme saccadé : 2 / 3 / 5, qui évoque le coup du burin, le tâtonnement du sculpteur, le lent travail de polissage et la dimension millénaire de l’ouvrage.

« Naissent alors / dans le regard / qui les embrasse » ; rythme fluide, équilibré : 3/3/3, qui évoque, à la différence du passage précédent, la quiétude retrouvée, l’harmonie qui s’exprime, le bonheur dans l’épaisseur du temps : « heureuse nostalgie ».


Ce texte présente un face à face entre deux sujets, tour à tour violent et tendre, craint et désiré, éternel et éphémère, dans une langue riche, subtilement maîtrisée, qui tel le regard de l’auteure, embrasse le lecteur.

2) Le texte de Bonne année

"De la fenêtre de ma chambre, je vois ce paysage lotois ; le fleuve éternel qui coule ; la neige qui revient, "la lumière atténuée qui fuit dans l’eau". Je voudrais vous faire partager ce plaisir. En vous disant aussi BONNE ANNEE !"

Je m’attacherai simplement à ce fragment mis entre guillemets : « la lumière atténuée qui fuit dans l’eau » ; entre guillemets car c’était, me semblait-il, une réminiscence du texte d’Alphonse Daudet : A l’affût, dans Les lettres de mon moulin. Vérification faite, le texte de Daudet est légèrement différent : « la lumière diminuée réfugiée dans l’eau » ; atténuée au lieu de diminuée et qui fuit au lieu de réfugiée.

On pourrait donc produire, à partir de ces deux premiers textes, un troisième texte : la lumière diminuée qui fuit dans l’eau.

Pourquoi, selon moi, ce troisième texte me plairait-il plus que les deux autres ?
Car, à une nuance près, la chose évoquée est bien la même ; le « plus » ne saurait donc être dans la représentation de l’objet décrit, mais dans la forme de cette représentation.

Qu’est-ce qui donc, de ce point de vue, les différencie ?
C’est la séquence des voyelles : a/ u / i / è / e / é / a / o. Il s'agit d'un texte essentiellement vocalique : 18 voyelles (16, si on dit eau = o), contre 9 consonnes (8 si on élimine le t muet de fuit) ; un rapport de un sur deux, exactement. Toutes les voyelles de l’alphabet sont présentes. C’est donc, au plan de sa sonorité, les voyelles qui sont les plus importantes ; je dis sonorité car pour un lecteur normal, la lecture silencieuse elle-même n’est pas pour autant muette, les sons correspondant aux lettres, évoqués et non prononcés, sont toujours là.

Dans la séquence reconstituée à partir des deux premiers textes, et qui en constitue en quelque sorte la fusion, la séquence des voyelles est la suivante : a, u, i, è, e, i, i, u, è, u, i u, i, a, o. On a donc une majorité de voyelles fermées (u, i, é) et une minorité de voyelles ouvertes (a, è, o). Les voyelles fermées donnent au texte sa légèreté et son mouvement, comme une séquence de tons aigus, une vocalise, évoquant le vol léger d’un oiseau au fil de l’eau, où finalement il se pose. Le o final termine la séquence, ouvert pour accueillir le vol léger de la lumière qui vient s’y anéantir : la lumière diminuée qui fuit dans l’eau, une « bouffée » (c’est un terme employé par Roland Barthes) pour évoquer, au plus profond de notre être la fin du jour.

Les deux autres textes (atténuée / réfugiée) avec leur majorité de é, n’offrent au lecteur ni le même tempo, ni la même élégiaque mélodie, comme le cri (le cui cui) d’un oiseau qui chante au soir qui tombe.

Dans ce texte, une évocation visuelle (le sens des mots : le soir qui tombe) et une évocation sonore (le « bruit » des mots : la séquence mélodieuse des voyelles) sont indissociablement tissées pour construire la représentation de ce moment du jour, si abondamment chanté par les écrivains, mais ici en raison de ce double « envoûtement », fait « beau ».


Roland Barthes, qui ne l’a pas entendu, dans ses conférences, ses cours, ses propos toujours rares et précieux, ne peut imaginer ce qu’est la magie réelle de ses textes. Il parlait ses textes, il en faisait, comme il aimait dire, des « bouffées », c’était son souffle à lui, sa respiration ; il avait à la fois le sérieux appliqué d’un écolier (ses conférences étaient toujours écrites à la plume) et cet art de la transformation du mot écrit en bouffées fascinantes de sens. « Il faut donner l’intime et non le privé ». L’intime c’est le rapport à soi. Dans les deux textes que j’ai osé - peut-être ai-je failli - analyser, je retrouve avec une bouffée de joie, l’intime.

mercredi 21 janvier 2009

Réformer l'éducation



Le Président Sarkosy vient de montrer, dans son discours de Saint Lo, le 12 janvier, sa détermination à conduire une réforme de l’éducation ; il a dit qu’elle était nécessaire, mais il n’a pas dit pourquoi, comme si cela allait de soi, ou encore que, à l’évidence on ne pouvait pas réformer le pays sans en réformer l’école.

Pense-t-il vraiment que c’est en concertation avec les lycéens que l’on en trouvera les fondements et les modalités ; ou cherche-t-il simplement une ligne de fuite destinée en premier lieu à calmer la grogne ? Car on sait bien qu’il est assez facile de mettre les étudiants dans la rue, mais qu’il est beaucoup plus difficile de les faire rentrer. Il est bien plus facile de stigmatiser des grévistes ou des manifestants enseignants ; et ni lui ni XD ne s’en privent …

Néanmoins, une réforme du système éducatif, qui correspond au premier budget de la nation, ne devrait pas se concevoir sans un certain nombre de principes directeurs, avec les quels on ne saurait transiger, au demeurant mis en évidence depuis plusieurs décennies par les universitaires et les experts.

Globalement ils sont au nombre de cinq :

- se fixer comme objectif premier l’égalité de résultat, et non l’égalité des chances, principe qui depuis Philippe Pétain qui en fut « l’inventeur » n’a induit que des inégalités. L’égalité, deuxième pilier de notre devise républicaine, était déjà conçue par Condorcet en termes d’égalité réelle et non seulement formelle. Les sociologues Bourdieu et Passeron ont analysé ce phénomène en termes de « reproduction » : le système éducatif tend à reproduire le système existant des hiérarchies sociales (La reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970 ); de leur côté les neurophysiologues (Changeux, Prochiantz) ont plus récemment montré qu’il n’existait aucun déterminisme génétique dans les facteurs de réussite ou d’échec scolaire ; de nombreuses études en revanche ont montré qu’il existait bien un « déterminisme socioculturel », lequel offrait plus de chances aux enfants issus de milieux cultivés. L’égalité des chances serait donc un leurre. Si on veut réformer le système éducatif il faut d’abord établir le principe d’égalité réelle de résultat, à savoir que tous les élèves peuvent (individuellement) et doivent (impératif social) réussir.

- considérer l’acte éducatif comme un acte de communication, et délaisser (plus exactement laisser à sa place) la fixation obsessionnelle sur les contenus et les programmes. Non que les programmes soient inutiles ou périmés, mais qu’ils sont sans valeur si les élèves ne les assimilent pas. La plupart des difficultés des élèves, notamment dans le plus jeune âge, sont liés à des difficultés non pas d’apprendre, mais de comprendre, c'est-à-dire de donner du sens aux textes scolaires, aux consignes, aux démonstrations, aux explications … De là tous les phénomènes que l’on commence maintenant à analyser en termes de « décrochage scolaire » et qu’auparavant on nommait parfois « refus scolaire ». On comprendra aisément que décrochage et refus ont comme conséquence l’échec. Or l’idéologie dominante, issue d’un vieil héritage théocratique, selon laquelle l’enseignement est transmission et révélation, invalide toutes les tentatives de prendre en compte les représentations, la culture (ou l’inculture) préexistante de l’élève. Enseigner c’est d’abord travailler sur des signes (et non des matières), c’est « ensigner ».

Les procédures de soutien, de remédiation, de « discrimination positive » ne sont que cautères sur jambes de bois ; considérer qu’il y a des « élèves en difficulté », occulte la réalité scolaire : ce ne sont pas les élèves qui sont en difficulté, c’est être élève qui est difficile, car c’est un « métier » (Voir notre Métier d’élève, Hachette) .

- dans l’histoire de nombreuses conceptions de l’éducation scolaire se sont succédé ou même ont été mises en compétition ; de nos jours les experts ne sont pas toujours d’accord entre eux ; des préférences préalables orientent parfois leurs approches (Nietzsche a précisément analysé ce phénomène, qui concerne tous les domaines scientifiques, dans Le gai savoir) mais cela ne remet pas en cause leur expertise : il y a plusieurs bonne façons de concevoir et de construire un pont, de même il y a plusieurs bonnes façons de concevoir et de gérer un système éducatif.

Les politiques devraient d’abord s’appuyer sur des groupes d’expertise (et pas seulement ceux dévoués au pouvoir comme les Inspecteurs Généraux) lesquels fourniraient des scénarios alternatifs, comportant aussi leur volet économique (comme le fait l’’Institut de Recherche sur l’Economie de l’Education, du CNRS, rarement consulté, moins encore suivi dans ses propositions) à partir desquels des choix politiques et des négociations sociales pourraient s’engager.

- la formation des enseignants (initiale et continue) est l’instrument premier de toute réforme ; quels que soient les points sur lesquels porte une réforme, il faut évidemment que ceux qui la mettent en œuvre maîtrisent les différents paramètres par quoi s’exerce leur métier. Or les décisions annoncées ne correspondent en rien à cette exigence. La suppression des IUFM en est la première négation. Les mesures envisagées (stages en cours de master 2) permettront certes aux postulants de se familiariser avec la réalité de la classe vue du côté de l’enseignant, mais n’apporteront que peu de chose en matière de professionnalité, laquelle ne peut s’acquérir que par un équilibre raisonné entre la théorie et la pratique d’une part, l’analyse critique des pratiques de l’autre. En outre une véritable réforme de l’éducation appelle des compétences nouvelles ; comment peut-on imaginer faire du neuf avec des savoir faire anciens ? Celles-ci sont exigibles non seulement des nouveaux enseignants mais surtout, numériquement parlant, des enseignants en exercice ; la formation des enseignants en exercice devrait donc revêtir un caractère de priorité ; or, loin de là, ce sont ces enseignants qui vont avoir en charge la « formation » des nouveaux.


- changer en éducation est particulièrement difficile ; le corps enseignant est composé de près d’un million de cadres soucieux d’une autonomie et d’une indépendance qui fit de tout temps leur fierté, et en même temps investis d’une mission nationale dont les principes restent dans leur représentation collective toujours inspirés des lois fondamentales des gouvernements Gambetta. Soucieux et sourcilleux, mais aussi particulièrement consciencieux (une récente étude sur l’absentéisme au travail montre que contrairement à ce que certains ont voulu accréditer, les enseignants font preuve de présentéisme ( L. Janot et N. Rascle, Le stress des enseignants, Armand Colin 2008). Non seulement une réforme ne doit pas être présentée « contre » les enseignants (même si c’est contre certaines de leurs pratiques) mais elle doit être conduite « avec » les enseignants. Des démarches participatives ont été expérimentées avec un succès général, dans des domaines sectoriels par les « recherches-actions » mises en oeuvre par l’Institut National de la Recherche Pédagogique (INRP), d’une façon générale dans le cadre de la rénovation des collèges pilotée par le ministère d’Alain Savary. Dans ce domaine deux règles fondamentales devraient être respectées : on passe toujours de l’exemple à la règle, et non l’inverse ; on ne change pas, comme l’a montré Michel Crozier, la société par décret ; on ne la change pas non plus sans décret. Il faut savoir légiférer, mais au bon moment.


Cinq principes donc : l’égalité de résultat et non l’égalité des chances comme objectif ; l’acte éducatif comme acte de communication; la constitution et la consultation de groupes d’experts ; l’incontournable formation des enseignants ; le changement avec et non contre les enseignants. Ils se situent à un tout autre niveau que les « points de convergence » qui ont donné l’illusion qu’un accord pouvait exister entre les différents partenaires ministériels et sociaux, et pourraient être matière d’un vrai débat parlementaire sur les perspectives de l’éducation au XXI° siècle.



P.S. si l’un de mes lecteurs a l’oreille de XD, je l’autorise bien volontiers à lui remettre ce texte ; il se souviendra peut-être qu’il était membre des équipes d’animation du CDDP (Centre départemental de Documentation Pédagogique) de Périgueux, lors que j’étais directeur du CRDP d’Aquitaine.

dimanche 4 janvier 2009

La crise et la monnaie

Eric Woerth, Ministre du Budget, faisait le point ce matin, 4 janvier, sur Europe 1 au sujet de la réalisation du budget 2008 ; en raison de la baisse de l’activité, le manque à gagner de recettes fiscales lié à la baisse de l’activité économique serait de onze milliards environ ; portant ainsi le déficit budgétaire à 57 milliards ; heureusement, selon le même, l’hôpital n’a pas besoin de plus d’argent, simplement d’une réorganisation ; et selon le Ministre de la santé, Roselyne Bachelot, il n’y a aucun manque de lits de réanimation, question d’organisation là aussi.

Tous ces milliards d’€ avec lesquels on joue, et ceux que les banques ont perdu, ceux qu’on leur a prêtés, ceux que l’on va prêter aux entreprises dans un plan de relance, dont on dit d’ailleurs qu’il est bien trop modeste, ça se vit dans les hautes sphères de la macroéconomie ; c’est la cour des grands ; nous les (vraiment très) petits, on jongle, dans une autre cour, avec six, voire sept zéros de moins.

On vient de me citer les cas d’une vendeuse qualifiée de confection, avec une ancienneté de 25 ans, qui, à la suite du rachat de l’entreprise par un groupe japonais, a vu son salaire réduit à 1.000 € nets, les heures sup. non payées, les exigences de performance augmentées, la qualité des produits étant par ailleurs diminuée. Ce sont pourtant ces gens qui produisent la richesse d’un pays. et ils sont légion.

D’où vient la « crise », faut-il le répéter ? Non des travailleurs, modestes et qui assument tous les risques, mais de ceux qui jouent avec l’argent des autres, pour en gagner de façon économiquement périlleuse et socialement scandaleuse.

Deux prix Nobel, Irving Fischer (USA) et Maurice Allais (Fr.) attirent notre attention sur la gravité structurelle (et non conjoncturelle) de la crise : les banques en prêtant plus d’argent qu’elles n’en avaient, ont créé de la monnaie, ce qui est le rôle des Etats et des banques centrales ; monnaie vaine, fictive, qui ne correspond à aucune valeur ni marchandise, une contre-façon en quelque sorte, un erzats ; d’où lorsque le vase déborde, catastrophe ! Le château de cartes s'effondre, et surviennent faillites et récession économique. (source site ADED)

Mais les Etats qui renflouent les banques, alors que « les caisses sont vides », où prennent-ils ces milliards ? Elémentaire, mon cher : ils hypothèquent notre travail, qui donc selon toute logique, doit donc être payé moins. Nous devrons donc encore travailler plus pour que les magnats de la finance ne gagnent pas moins. Voilà donc le « monde nouveau » par Le Suprême à nous promis.


mercredi 31 décembre 2008

Bonne Année 2009 !

De la fenêtre de ma chambre, je vois ce paysage lotois ; le fleuve éternel qui coule ; la neige qui revient, "la lumière atténuée qui fuit dans l’eau". Je voudrais vous faire partager ce plaisir. En vous disant aussi BONNE ANNéE !

samedi 13 décembre 2008

Le Temple de tous les dieux / Rome, Le Pantheon

Rome / Le Pantheon

Nous sommes assis à la terrasse d’un restaurant, Piazza Navona ; le taxi nous a laissés Piazza della Rotonda ; nous voulions revoir le Temple de tous les dieux ; puis nous avons flâné, amoureusement ; de cet amour par quoi aussi nous aimons Rome.


Ce matin, j’aime le Pantheon en ce qu’il m’apparaît. Qu’on ne m’en dise rien ; ni de son origine, ni de ses transformations, ni des étapes qui l’ont réduit de temple du panthéisme à basilique du monothéisme ; rien ; il porte en lui-même, haut de ses seize colonnes monolithes, une immense épaisseur. Je vois le temple, je vois les sept chandeliers de l’autel, le tombeau de Victor-Emanuel, père de l’Italie, celui de Raphaël, le marbre polychrome, et les rouges lunules semblables à celle qui signale le sacre de Charlemagne à Saint-Pierre en Vatican ; la coupole et son oculus où tombe la pluie en temps d’orage, qui recueillie sur le pavement s’écoule dans les vingt-deux orifices pratiqués dans le marbre.



Le serveur me dit : « E poi dopo ? » - “Un tiramisù, un gelato e due caffè !”

Le Café lungo du Bernini a la saveur dolce-amara des meilleures choses de la vie

Balzana me dit : « Tout était excellent aujourd’hui, le Martini, la pizza, le vin, le tiramisù … »
- « Et l’amour ? dis-je »
- « Toujours, répond-elle, sauf quand tu me fais des infidélités avec les belles Italiennes »

Balzana joue sur ce registre pour me faire plaisir ; une façon de me dire que pour rien elle ne voudrait me partager ; elle fait semblant de se faire peur ; elle sait bien qu’elle est le seul objet – le seul sujet – de mon désir. Je pense – du moins je crois – qu’elle m’aime, quand elle dit sa jalousie, dont elle sait pourtant que rien ne saurait la motiver ; aussi que je suis jeune, beau et séduisant ; même si c’était hier.

En amour, comme au Pantheon, le temps s’agglutine et s’efface.

C’est ce même vertige qui tant, Piazza Navona, ou au Pantheon, ou au Colosseo, au sous la Colonnade du Bernin au Vatican, me plait. .

Nous sommes assis au restaurant Il Bernini ; ici, le temps ne passe pas, il est, il demeure.

L’ombre se déplace, les nuages poméridiens fondent le blanc lumineux des fontaines dans l’ocre des palais.
Un cycliste passe en sifflant L’Internationale ; un groupe du troisième âge s’étire derrière un guide signalé par un fanion.
Un bruit de voix – un vocîo – un rire, des mots qui s’échappent ; comme une rumeur qui monte, atténuée par les ans, du cirque de Domitien.

mardi 4 novembre 2008

Dieu et au delà (4)

4) Dieu : un monde à la recherche du père


Les grenouilles se lassant
De l’état démocratique
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.

(Jean de La Fontaine)

Les sociétés cherchent le père. En période difficile, là où la crise menace, où l’économie s’effondre, où les inégalités se creusent, où les citoyens « ne savent plus à quel saint se vouer » ; c’est, près de nous, Pétain, Mussolini, Franco, Hitler, Mao, Staline (« le petit père des peuples ») ; mais aussi De Gaulle, Churchill ; et encore Barak Obama.
Pas seulement en temps de crise ; notre monde, occidental ou non, hiérarchisé, est ordonné autour des chefs, élus, autoproclamés ou héréditaires ; le Prince de Machiavel, quelle que soit la façon dont il est devenu prince, en est l’archétype : le Secrétaire de la cité florentine ne disserte pas sur l’exercice et les finalités du pouvoir, mais sur la façon de le conserver.
Les princes sont mortels ; leur état, comme leur vie, sont éphémères ; même s’ils se font nommer « présidents à vie ». Ils sont notre recours et en même temps l’objet de noter vigilance critique.
Un seul échappe à cette triste condition des mortels, c’est Dieu. Ainsi Dante, dans la Divine Comédie : « Partout est son empire, et ici (au Paradis) son royaume ». Le grand avantage de Dieu sur les hommes qui exercent, en son nom ou pas, le pouvoir, c’est qu’il est immortel. Les Duce, Caudillo, Führer, Timonier, Guide, Président … passent, il reste.

Pourquoi chercher le père ? Et le chercher hors de notre monde ?
Victor Hugo, dans les Contemplations, s’élève contre cette recherche de notre salut hors de ce monde : « Pourquoi donc faites-vous des prêtres, quand vous en avez parmi vous ? » Mais ceux là précisément sont mortels, ils partagent notre condition, ils portent en eux les caractéristiques mêmes du provisoire, du conjoncturel, de l’existentiel et donc de l’inessentiel. Aussi bien les Rois de France étaient-ils tels par la grâce de Dieu, sacrés à Reims, héréditaires comme marque de la pérennité (éternité) génétique. « Le roi est mort, Vive le roi !» Mort dans son existence, non dans son essence.
Les rois sont morts ; Dieu aussi est mort dit Nietzsche ; mais il reste, comme forme suprême (l’Etre suprême de Robespierre) du sommet de notre hiérarchie sociale ; virtuelle certes, mais non moins réelle.



Le monothéisme ( le dieu des juifs, des chrétiens, des musulmans) a ceci de rassurant qu’il institue le culte du père ; ce culte nous apporte la sécurité, nous enseigne la morale, nous montre la voie. Le Catholicisme, qui conjugue la présence virtuelle de Dieu et sa « présence réelle », avec les rites de l’eucharistie et de la communion, la rédemption par le sacrifice du Christ, la croyance dans l’intercession de la Vierge et des saints, devient donc notre recours, inconscient ou délibéré, implicite ou explicite. Nous connaissons de nombreux exemples de personnes non pratiquantes, mais baptisées (par tradition), qui néanmoins désirent avoir des obsèques religieuses (ce fut le cas de François Mitterrand).

Le dogme catholique apporte deux types de réponse à notre recherche du père.

Le premier est que le père, précisément c’est Dieu.


Credo : « Je crois en Dieu le père tout puissant »
Pater : « Notre père qui êtes aux cieux »
Christ-Roi : fête liturgique célébrée le dimanche précédant Toussaint et marquant la fin de l’année liturgique

Ce père est « tout puissant », « créateur du ciel et de la terre », il est le seul en charge de la vie sur cette terre. (Benoît XVI, lors de son récent passage en France : « Ce monde que Dieu nous a confié »( et dont il reste donc le maître)

Ce père est unique :
Credo : « Credo in unum deum » qu’il faut traduire, « je crois en un dieu unique »
Commandements de Dieu (dans l’ancien testament) : « Un seul dieu tu adoreras … »
Le monothéisme, à la différence du polythéisme, n’admet aucun partage du pouvoir. Ce fut la querelle de l’arianisme (III° siècle), doctrine selon laquelle, dans la conception de la Trinité, le Père est supérieur, et non égal au fils ; ce qui d’ailleurs paraît évident à la lecture des évangiles, et dans la tradition du Pater : « Notre père qui êtes aux cieux, que votre volonté soit faite ».

Le troisième commandement interdit également de prononcer sans respect le nom du Seigneur : « Dieu en vain tu ne jureras … ». Là se trouve d’ailleurs l’origine du mot « Juron ». Dans nos campagnes autrefois, lorsque nos ancêtres paysans voulaient manifester leur mécontentement ou leur agacement, ils provoquaient Dieu, dans leurs dialectes, en l’appelant de tous les noms, voire en l’associant à une myriade polythéiste : « Nom de Dieu ! », « Putain de Dieu !», « Chien de Dieu !», « Bordel de Dieu ! », « Mille dieux ! », « Bordel de Dieu, de mille dieux ! ». Au point d’ailleurs que certains, par crainte de représailles divines, ou plus probablement pour sauvegarde des apparences, juraient de façon atténuée : « Mille dieux devenant « Mille deux », ou pour être plus clair « Mille un » ; C’est ainsi que « Par le sang de Dieu » est devenu « Palsambleu » et « Par Dieu », « Parbleu ».

Cette pratique fréquente des jurons (chez les hommes surtout, car le père éternel est aussi le concurrent du père ; les femmes se contentant, au pire d’invocations interdites par les Commandements : « Macarel » - en occitan « Maquereau » - ou « Puta » - en occitan « Pute ») offraient l’avantage du défoulement par la conjuration du sort, et surtout celui d’une matière simple à confession, pour le jour de Pâques :
- « Pardonnez-moi mon père parce que j’ai pêché »
- « Je vous écoute mon fils »
- « J’ai juré contre Dieu »
- « Combien de fois ? »

Et là, il fallait bien mentir ; ce qui donnait l’occasion de la deuxième rubrique dans l’aveu des péchés.
Mais quelle sécurité !

Dieu le père, notre unique référence.



Le deuxième type de réponse est que ce Dieu nous montre la voie et apporte remède et consolation.

Jésus: « Ego sum via, veritas et vita » (Je suis le chemin, la vérité et la vie) ; trois pôles fondamentaux où s’ancrent nos angoisses et se dessine l’espérance. Le chemin : c’est celui qu’on emprunte pour passer de la vie à la mort, celui sur lequel nos pas nous conduisent en toute circonstance, celui qui seul peut conduire à la vie éternelle. La vérité : elle est une et unique ; tout à l’opposé du monde angoissant de Pirandello (A chacun sa vérité), Jésus nous indique le vrai, dont il est le modèle ; vivre vrai : ne pas vivre dans le mensonge,dans l’erreur, dans l’incertitude. La vie : la vie que ne vient pas contrarier la mort, c’est la vie éternelle de l’âme dans la béatitude céleste (Saint François d’Assise – Cantique des créatures – Heureux ceux qui vivent dans votre très sainte volonté car la mort seconde (la mort de l’âme) ne saurait leur nuire)

Les Evangiles de Luc et de Mathieu dans leur relation du Discours sur la montagne, nous rapportent ce qu’il est convenu d’appeler les « Béatitudes » : « Heureux ceux qui … » et qui constituent un mode d’emploi de la préparation à la vie bienheureuse.

Les 6 Commandements de l’Eglise, prolongement des 10 commandements de Dieu, sont longtemps restés une référence pour les rites qui balisent notre existence : respecter les fêtes ; assister à la messe le dimanche ; se confesser au moins une fois l’an ; communier à Pâques ; observer le jeune ; ne pas manger de viande le vendredi et le samedi « mêmement ». Certains de ces préceptes sont aujourd’hui négligés, mais d’autres restent bien vivants : observance des fêtes (y compris dans leur version païenne ou laïque) messe du dimanche, confession, communion. Leur observance apporte encore, au-delà des marques de la bienséance, un sentiment de devoir accompli et de sécurité.

Au-delà des gratifications spirituelles, l’église aussi apporte l’espoir de satisfactions ou de consolations d’ordre matériel.
Pater : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».
Jésus : « Regardez les oiseaux du ciel ; ils ne sèment ni ne moissonnent ; votre père céleste les nourrit » ; c’est la version moderne de la « manne » biblique, censée tomber du ciel.
Jésus ressuscite aussi les morts (Lazare), guérit les paralytiques (Lève-toi et marche !) rend la vue aux aveugles ; Marie encore de nos jours fait des miracles, à Lourdes et ailleurs , les saints manifestent leur présence et leur pouvoir par des manifestations observables (Padre Pio).

Toute une morale, au sens de guide de vie, s’est constituée autour de la religion, qui, dès lors, ne concerne plus la vie dans l’autre monde, mais notre existence sur terre, telle qu’elle puisse nous donner l’espérance de la vraie vie. Les miracles sont là pour nous prouver la « présence réelle » de Dieu parmi nous, son pouvoir, ses attentes.

La morale laïque a-t-elle chassé, supplanté la morale religieuse ? On aurait tort de le croire. Toute notre vie sociale [organisation de la semaine, problème du travail du dimanche, observance des fêtes ( Noël, Fête des rois mages, Pâques, Pentecôte, Ascension ) , respect des rites initiatiques (baptême) ou viatiques (obsèques), présence des croix, des calvaires, des reposoirs, des clochers, dans nos campagnes et nos villes … ] porte encore la marque de la religion.

Il y a là comme une réponse à notre quête sur la conduite de la vie et le mystère de la mort ; même quand on s’en détache, agnostique ou athée, c’est dans le cadre de la religion que ce détachement s’opère. Volens, nolens, c’est notre pain quotidien.



Prochaine livraison : 5) Un monde romantique qui réhabilite le magique


jeudi 25 septembre 2008

Dieu et au delà (3)

3) Dieu, pour un monde qui redoute

Entre la naissance et la mort, l’homme redoute ; il craint avant tout la mort. Cette crainte est « naturelle », elle est dans sa nature mortelle ; même le prolongement de l’espérance de vie ne sait l’atténuer ; car la pensée de la mort est connaturelle de la pensée ; l’homme pense à la mort parce qu’il pense. Les autres espèces animales ou végétales, dotées de la vie, elles-mêmes mortelles, ne pensent pas à la mort – du moins le pensons-nous - .
Dieu ne prend du sens que parce que nous sommes mortels et parce que nous le savons. Si nous étions immortels, nous bénéficierions de la qualité fondamentale de Dieu : l’éternité, nous serions ses égaux ; si nous ne pensions pas à la mort, nous n’aurions pas conscience de notre condition, nous ne penserions pas non plus à la vie ; l’idée d’un dieu (éternel, créateur) n’aurait aucun sens pour nous.
Il est difficile de concevoir la fin ; le cycle des jours et des saisons nous donne le rythme et la certitude de ce recommencement, qui ne cesse ni ne s’interrompt ; on n’imagine pas qu’un jour le soleil ne se couche pas ; qu’un jour la terre cesse de tourner ; que le monde, tel que nous le connaissons, puisse s’anéantir. Aussi, si nous pensons à la mort, ne peut-on que difficilement penser la mort (Vladimir Jankélévitch : « La mort est à peine pensable » / La Mort, 1977)

La mort, qui est après la naissance, l’autre terme de la vie, n’est redoutée que parce que nous aimons vivre, bien que vivre soit difficile ; si nous n’aimions pas vivre, nous ne redouterions pas de mourir. Et c’est par un déficit d’amour de la vie que certains préfèrent « se donner la mort », que ce soit dans des circonstances tragiques (le cas le plus fréquent des suicides, et des demandes d’euthanasie) ou symboliques (René, chez Chateaubriand, s’assit au pied d’un arbre, et « attendit la mort avec impatience »).

Dieu, qui est éternel, devient dès lors le terme cardinal de notre désir et de notre espoir, car à la fois il est à la fois éternel, et il nous promet l’éternité. La plupart des religions (monothéistes ou non) assurent les hommes d’une vie au delà de cette vie. Dieu est celui qui nous attend dans l’autre monde et nous y promet l’éternité ; le trépas est ce pertuis qui nous ouvre les jardins où on passe le l’existence à l’essence ; ici on existait, là on est. Pour les Catholiques, cette vie éternelle est inscrite dans le dogme ; elle est l’une des croyances fondamentales ; elle prend d’ailleurs deux aspects distincts : l’immortalité de l’âme (nous avons en nous quelque chose d’immortel) et la résurrection des corps (dans le Credo : « J’attends la résurrection des morts »).

Ainsi la mort peut-elle être à la fois redoutée (quand on aime la vie) et désirée (quand on croit en la vie éternelle dans un au-delà). Le désir de la mort,et du trépas, toutefois, ne s’inscrit que dans la perspective d’une croyance ; alors que de la mort physique nous avons la connaissance par la mort des autres, puisque nous ne saurions avoir conscience de notre mort ; du moins avant cette mort elle-même, si nous considérons que la mort est un trépas, un passage ( Jankélévitch : « La Mort joue à cache cache avec la conscience », La Mort).

Le discours de toute religion consiste alors à embellir le tragique de l’existence (puisque elle se termine mal ; son moment initial comporte déjà la promesse de sa fin) dans la musique du rêve. Selon les religions ce rêve prendra des formes différentes : le Jardin d’Eden, le Nirvana, le Paradis ; on y trouvera des nourritures abondantes, des vierges éternellement « pures », la lénifiante contemplation de Dieu ; y croire (donc, croire) c’est dès lors donner au rêve le sceau de la réalité.

L’homme, qui a dû quitter le Paradis terrestre parce qu’il péché contre Dieu, peut-il espérer gagner à coup sûr le Paradis céleste à la fin de sa vie ici-bas ? Non, car pour avoir originellement péché, il n’est point pour autant protégé de la tentation de pécher à nouveau (« Préservez-nous de la tentation » dit le Pater noster, la prière que nous a enseignée Jésus). Aussi le Paradis doit-il être gagné ; et il peut donc être perdu.

C’est là que se greffe une seconde, et plus importante crainte, celle que François d’Assise appelait « la mort seconde » ou mort après la mort, ou encore mort de l’âme, qui nous priverait à tout jamais du Paradis.
La crainte de la mort première se résout et se négocie dans l’espérance d’une vie au-delà ; mais cette espérance elle-même engendre une nouvelle crainte, celle de ne pas mériter, de chuter, de faillir. La faute, celle par quoi nous risquons de voir la vie éternelle se transformer en Enfer, peut faire resurgir notre culpabilité, et nous faire perdre, finalement toute espérance ; la mort seconde, à son tour nous guette. Dante, dans la Divine Comédie, au cours de son périple, guidé d’abord par Virgile qui le pilote dans les méandres de l’Enfer, découvre inscrits sur la porte de l’Enfer, ces mots : « Laissez toute espérance, vous qui entrez ici ». L’espérance n’est jamais qu’un faux semblant elle contient sa négation.

Dieu, donc, qui est le recours contre nos craintes, devient lui-même source de craintes. Mais il propose lui-même la manière d’y échapper, c’est le Sacrifice. Sacrifice d’Abraham dans l’Ancien Testament, par quoi Dieu éprouve son prophète, sacrifice de Jésus, par quoi son père assure la rémission de tous nos péchés, sacrifice de la messe, par quoi les prêtres renouvellent celui de la Croix, eucharistie enfin, en un processus inversé où, par le mystère de la transsubstantiation, le fidèle « sacrifie » le Christ en mangeant son corps et buvant son sang, et dans un processus fusionnel « communie » avec lui.

Crainte ultime, le Jugement dernier (si fortement incarné par Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine, après les prêches terrifiants de Savonarole, qui entraînèrent la fuite de l’artiste de Florence à Rome), Apocalypse, ou dévoilement (c’est le sens étymologique du terme ; Apocalypse de Jean – la plus citée -, mais aussi celle de Daniel dans l’Ancien Testament celle de l’Islam sunnite ou chiite …) des périodes tourmentées qui nous attendent avant le jugement dernier : règne de Satan, puis deuxième incarnation du Christ qui chasse l’Antéchrist ; cependant que les quatre cavaliers de l’Apocalypse (blanc, rouge, noir, pâle) représentant les fléaux, toujours actuels, de la famine, de la peste, de la guerre et de la mort, chevaucheront ce monde dans une cavalcade fantastique pendant son anéantissement.
De là d’ailleurs le rite des rogations (célébrées dans la liturgie catholique pendant les trois jours qui précèdent l’Ascension) avec la complainte litanique des " A peste, fame et bello, libera nos Domine " : De la peste, de la faim et de la guerre, libère-nous Seigneur

Dieu : la réponse à ce monde qui redoute ; qui craint à la fois la mort, les tourments de l’existence, l’incertitude du lendemain. Dieu est dans la religion chrétienne, doublement la réponse à ces craintes : Dieu a envoyé son fils sur terre pour effacer nos péchés par son sacrifice, mais l’homme est toujours soumis à la tentation et au péché ; le Paradis est de nouveau promis, mais il peut être perdu ; l’homme est au centre de son destin dans l’adoration de Dieu.


Ce mode d’articulation du discours est bien connu dans la littérature, mais surtout au cinéma ou au théâtre sous les termes de « construction en abyme », ou enchassement d’un récit à l’intérieur d’un autre (théâtre dans le théâtre, cinéma dans le cinéma) ; ce procédé narratif est de nature à renforcer « l’impression de réalité », puisque la fiction seconde rend non fictionnelle la première. En outre, dans la tradition catholique (mais pas toujours dans la tradition chrétienne, notamment chez Calvin) se greffe un troisième niveau de discours, celui sur le libre arbitre et sur la grâce ; selon Augustin (et plus tard Pascal) la grâce, intervention facilitante de Jésus, est nécessaire au Salut ; c’est le principe de la grâce qui fonde le rite de la prière, laquelle consiste à demander l’aide de Dieu, de la Vierge ou des Saints.

Cette dialectique de la crainte et de l’espérance, nous appelle à la transcendance, par quoi penser le monde, c’est penser Dieu, source de toute espérance, adoré mais aussi redouté ; la religion est ce discours, multiarticulé, qui nous montre la voie de notre salut : « Ego sum via, veritas et vita » : je suis la voie, la vérité et la vie, dit Jésus ; ne craignons plus, mais craignons car la vie, c’est au-delà.