vendredi 30 avril 2010

Vendredi 30 avril / Chronique vénitienne / 2 – à la Dogana



Finalement si, le concert pour orgue de Vivaldi à la Salute, nous arrivâmes alors qu’il était commencé, mais assez tôt pour se sentir enveloppés par les sons graves, flûtés, roulés ou plaintifs dont harmonieusement jouait l’organiste ; enveloppés sous la voûte, envoûtés en quelque sorte, de cet ancien temple octogonal dont la lunule capitale de la coupole rappelle celle du Panthéon à Rome ; tout comme le pavement polychrome dont la géométrie associe les courbes et les angles dans un enchevêtrement vasarélyen, en forme de conque pour recevoir l’eau de pluie, bienfaisante et baptismale qui s’écoulait jadis par l’ouverture de l’oculus. Oui, envoûtés aussi par cet ensemble iconographique de peintures, de sculptures, de vitraux, de pilastres, de stalles, que la nef en bateau inversé enserre.

S’étonnera-t-on que certains y voient la raison et la preuve de leur ferveur mystique ? Il faut se tenir sur ses gardes pour ne pas se laisser enlever et emporter dans ce mirage où tout se conjugue pour créer une représentation ordonnée du monde, non par l’esprit mais l’esprit saint, et qui se réalise par la diffuse adoration de la divinité et l’abstraction du corps.

Sortis de la Salute, à quelques pas nous allons vers la Punta della Dogana où est présentée l’exhibition Mapping the studio dans ce nouvel espace culturel de la fondation Pinault.

Merveille inégalable d’architecture et de muséographie, de technique et d’art, de modernisme et de tradition dans un ancien soigneusement réhabilité. La rigueur vigoureuse de la charpente, épine dorsale de cette vaste proue de la Douane de mer s’accorde avec les panneaux du béton lisse comme le marbre, qui structurent l’espace et ses agencements.

On peut ne pas être branché sur l’art contemporain, mais on ne traverse pas Mapping the sudio sans ressentir, au-delà de la diversité des thèmes, des formes et des techniques, quelque chose qui relève d’une idée de l’existence : le corps, la chair, la matière, la violence, la douleur, l’immanent et finalement le désordre.

Ici aussi une vision du monde, cohérente, puissante, envoûtante, avec ses règles, ses principes, ses contraintes et ses constantes, ses formes obligées ; cependant que à la Salute tout converge vers Dieu et vient de lui, ici le discours, en un retour hérité de l’existentialisme sartrien, c’est comme un triangle décapité qui serait incapable de se régir sur sa base ; humanisme à la recherche de sa transcendance ; un discours de souffrance, sans espoir, comme ce cheval cabré dont la tête s’enfonce dans un mur, comme cette terrassante représentation du nazisme en allégorie de la mortelle comédie humaine ; un monde dont ce discours voudrait établir le plan (mapping) dans l’espace (studio) où il se représente : Mapping the studio.

A la Salute comme à la Dogana, Venise pense et nous invite à penser ; le monde, l’éthique, l’esthétique, l’existentiel et l’essentiel ; la nostalgie du passé, l’angoisse du futur ; la beauté du présent.
Venezia !










jeudi 29 avril 2010

Jeudi 29 avril / Chronique vénitienne / 1- à la Giudecca



A la Giudecca, Venise n’est plus dans Venise ; elle n’est plus ici, elle est là ; devant nous, autour de nous entre Lido et Zattere. Les éclats de voix et les accents y sont italiens, le calendrier du restaurant où nous déjeunons est rédigé en langue vénitienne ; plane encore en ces lieux l’esprit de Cagliostro qui y exerça ses talents, et de Mamugnà, l’alchimiste cypriote qui transformait l’argent en or.

L’autre Venise, celle d’en face, est celle des Giacomo Casanova, John Ruskin, André Suarés, et des Scapigliati (la Bohème), dont on rencontre encore la mémoire, sur les Zattere, dans la Pensione La Calcina, où ils aimaient s’arrêter et écrire.

C’est là, dans cette autre Venise, la plus proche de la Giudecca dont seulement la sépare le canal éponyme, que nous avons choisi de séjourner. Aujourd’hui cependant, Ruskin oblige, les salons et les escaliers résonnent d’accents anglo-saxons. C’était depuis longtemps notre désir, lié probablement à la rencontre avec le Suarès du Voyage du Condottiere. La vue sur la Giudecca qui se dessine comme une toile en forme de bande dessinée, y est imprenable, mais les agencements sont décevants,notamment au regard du prix plus proche de ceux du Cipriani ou du Danieli que de celui de la modeste pension de famille que naguère elle fut.

Mais que vaut, sinon tout, cette vue d’infini apaisement de ce bras de lagune au vert émeraude, sillonné de vaporetti, de barques de pêcheurs et de temps à autre de quelque paquebot dont la masse insolite et barrant l’horizon rappelle celle fantastique du REX dans Amarcord de Fellini.

Bien sûr nous sommes allés rituéliquement prendre un vermuth (17 €) au café Florian, face aux Procuraties, à l’horloge des Maures, à la Basilique Saint Marc et tout près, omniprésent dans notre imagination même si caché à nos yeux, du Palais des Doges, rayonnant des splendeurs de la Sérénissime, et qui aussi abrita sous les Piombi le prisonnier Casanova qui s’en évada de façon rocambolesque, et plus tard Silvio Pellico qui relata ses tourments dans Le mie prigioni.

Aussi, à la pointe de la Giudecca, juste en deça de la Douane de mer, là où Tintoret représenta l’Esprit saint rayonnant sur les apôtres ; et à l’église des Gesuati où Tiepolo peignit les scènes du rosaire si justement analysées dans Le rose Tiepolo de Roberto Carasso.

Et puis encore au Musée d’art contemporain, qui après le Palazzo Grassi du mécène François Pinault, établi sur la Dogana del mar, sous la sphère dorée du monde, censée encourager et guider les marchands vénitiens sur les routes de l’Orient, aujourd’hui annoncé par un adolescent nu de pierre blanche, comme le David de Donatello, tenant dans sa main droite, à hauteur du regard, non la fronde qui permit de vaincre Goliath, mais un batracien pêché dans la lagune ; près de lui, nuit et jour, un vigile de noir vêtu, veille.

L’essentiel à Venise c’est de flaner, dans cette ville sans touriste ou presque, en cette fin d’avril, encore fraîche, où la brûme enveloppe de la même lumière tamisée, l’eau, la terre et le ciel. Flaner sans autre but, comme font les pigeons et les mouettes donr le vol zèbre régulièrement et irrégulièrement l'espace.
Bien sûr, de ce fait ne plus avoir le temps d'aller écouter l'orgue Vivaldien des vêpres à La Salute, ni de voir la nouvelle collection Gugghenheim, le regretter mais faire de ce regret un désir pour une autre aventure.
Cependant savoir s'arrêter pour déguster une coppa , chez Nico, à quatre pas du pont de l'Aacadémie, au bord du canal de la Giudecca ; là retrouver la saveur du parfum de citron ; parfum découvert, alors insolite, naguère à Sirmione. N'a guère ? C'était en 1955 , mais c'était hier ; le mage Mamugnà n'a peut-être pas transformé l'argent en or, mais il a condensé la durée dans l'instant.

mercredi 28 avril 2010

Mardi 28 avril / Ben tornati da Venezia

Ben tornati, dunque da Venezia ; un po' stanchi, ma felici.

Domani, per voi amici, la Cronaca di Venezia, molto più interessante della quotidiana cronaca sarkosiana ; purtropppo, bisogna vivere anche nel quotidiano.

PS / La cronaca sarà in francese ...

mardi 20 avril 2010

Au jour le jour/ Mardi 20 avril /

Mardi 20 avril : il est des soirs où on se sent inutile et vainement impliqué dans les choses de notre monde – les petites certes, mais l’infiniment petit aussi est un infini - ; car tout échappe à la raison ; tout se perd dans les nuages crachés par le volcan médiatique, et comme les aéronefs, l’esprit reste figé sur les langueurs du terre-à-terre.

C’est le souverain qui annonce avec Boutefeux des décisions concernant l’école, laissant Luc de l’Oréal sur le carreau. A moins que ledit n’ait tenu à briller par son absence, après le flon-flon du rapport et du colloque scientifique sur la violence et les sanctions à l’école ; ou encore que là haut on ait voulu montrer qu’à la droite du père tout-puissant siège l’esprit saint de l’intérieur ; le fils a été déjà sacrifié et pour l’heure on attend sa résurrection.

Le Pontife quant à lui verse des larmes sur les victimes des prêtres pédophiles, quand une saine colère, des semaines de repentir, des processions invocatrices, des lamentations publiques, des cantiques en latin « ab omni malo, libera nos domine », des autodafé, des immolations publiques, le retour de l’inquisition et celui des Cathares, tenants des deux principes … eussent été plus dignes de notre religion universelle, sainte, apostolique et romaine.

Et puis les bleus ; ils se sont fait prendre comme des bizuths ; spécialistes de la passe, fréquentant assidûment l’établissement bling-bling des Champs Elysées, le Zaman Café où semble-t-il on dispose de toutes sortes de consommations, les voici impliqués dans une affaire de proxénétisme, il est vrai moins triomphale que celle où Ronaldo fêtant quelque victoire organisa une orgie qui aurait fait rougir eux-mêmes les Borgia, où il « invita » quelque 300 prostituées de luxe. Comme m’a dit ce matin mon épouse : « Ils n’ont qu’ à baiser tranquilles à la maison ! » Ah, le sport ! Désintéressé, modèle de vaillance et d’esprit solidaire, repère pour notre jeunesse !

Alors, trop, et à la fois, c’est trop. Le souverain, le Pontife, les dieux du stade, tout s’effondre, tout périt, tout périclite.

Alors amis lecteurs, je sais que vous serez frustrés, mais lassé de dénoncer en vain cupidités, turpitudes, hypocrisies, indigence d’esprit, je vais m’octroyer une cure de silence ; et dès demain matin aller vers quelques horizons où la lumière reste à la fois pure et discrète, où la nature et la culture entretiennent de suaves embrassements ; en un mot « nous » filons vers les lacs et la lagune d’Italie.

Mais rassurez-vous et réjouissez-vous, vous pourrez lire ici-même, dès avant la fin d’avril, la chronique vénitienne d’une vie dilettante ; le « dilettante », celui qui aime le « diletto », le plaisir.


lundi 19 avril 2010

Au jour le jour/ Lundi 19 avril / Double langage

Lundi 19 avril : difficile de refaire surface après un naufrage ; le souverain cependant avait tenu compte du résultat des régionales ; son analyse était que ses électeurs avaient fait défaut lors du scrutin et que donc il fallait donner un coup de barre à droite ; résultat deux points de moins dans les sondages. Mais on ne peut pas passer son temps à se dédire, et le zig zag idéologique ne peut pas servir de programme. Alors il dépêche ses lieutenants ; il sera temps de proclamer ensuite, si les affaires reprennent, que là était sa pensée vraie.

De cette stratégie, Laurent Wauquiez, secrétaire d’Etat à l’emploi, donne un exemple limpide, lors de l’interview donnée au Monde et publiée demain 20 avril. Qu’on en juge :

*La défense des classes moyennes et des petits est un des fondamentaux du sarkosysme.
*Ceux qui se sont vus s’appauvrir ce sont les classes moyennes.
*Il faut travailler sur la fiscalité.
*La première justice c’est de s’assurer que celui qui a de très gros revenus paie un minimum d’impôts.
*Il faut avec XB au sein de l’UMP relancer la machine à réfléchir.
*Le déversoir actuel d’ambitions et de rivalités personnelles a quelque chose d’indécent.

Bref, Martine peut rester en Inde où elle est bloquée pour cause de volcan islandais ; la gauche a un nouveau leader, Sarkosy, et un nouveau chantre, Wauquiez. Certes il ne sera pas difficile de savoir qui tire les ficelles de la marionnette ; mais aussi on s’amusera de savoir que les très gros revenus devront payer un minimum (là, Martine aurait plutôt dit : un maximum), que la machine à réfléchir était en panne et que XB va la relancer ; bonne chance !

Cependant Eric Woerth, le patron de Laurent Wauquiez, dans ses négociations avec les syndicats montre le vrai visage du sarkosysme : l’argent des riches, pas touche ! Ce qui fait dire à Bernard Thibault (JDD du 18 avril) : « Double langage » et « Dialogue faussé ». Homme blanc a la langue fourchue !

dimanche 18 avril 2010

Au jour le jour/ Dimanche 18 avril / Sturm und Drang

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Dimanche 18 avril : hormis les quelque 100.000 Français bloqués à l’étranger, les chefs d’Etat privés de funérailles nationales en Pologne ( une chance pour Barak qui avait dit que peut-être il n’irait pas), les marchands de fruits exotiques (encore que sur les étals des marchés on trouve comme avant des bananes antillaises), qui vraiment souffre de cette privation de transports aériens ?. A l’heure de la communication virtuelle, les hommes d’affaire échangeront et décideront par vidéo-conférence ; les vacanciers réapprendront la subtile beauté du temps de voyager, comme naguère avec le Sud-Express, l’Orient-Express, ou la diligence ; Casanova mettait une semaine pour se rendre de Venise à Paris, sa vie n’en était ni moins riche ni plus morne ; les habitants des plaines de Roissy ou d’Orly retrouveront le charme oublié des jardins silencieux ; les gaz à effet de serre seront moins denses dans l’atmosphère ; les clandestins pourront séjourner un peu plus longtemps dans leur pays d’adoption ; le souverain économisera son avion tout neuf et Carla n’ira pas faire semblant de jouer avec Drucker sur les pistes d’envol de la patrouille de France ; et surtout le risque d’un nouveau 11 septembre s’évanouit ; et puis sans avion il n’y aurait eu ni Hiroshima ni Nagasaki ...

Certains y voient la main de Dieu qui vient punir les hommes de leur excessive prétention ; déjà Savonarole, au XV° siècle, annonçait le glaive de Dieu : "Ecce gladium domini super terram cito et velociter" ; d’autres rappellent que la veille de la Pâque, le ciel s’assombrit et le voile du temple se déchira ; les romantiques chantaient le Sturm und Drang et Vigny dans La mort du loup déclamait: « Les nuages couraient sur la lune enflammée comme sur l’incendie on voit fuir la fumée ; déjà quelques lustres plus tôt Chateaubriand concluait son René par cette apostrophe « Levez vous orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ».


Bref finalement, tout compte fait, la majorité des citoyens du monde s’en porte même un peu mieux. Ah, si le souverain pouvait apprendre les vertus de la lenteur ! Mais le nuage se disperse, les particules perdent de leur nocivité ; et cette vie, selon Verlaine « humble et tranquille », celle aussi que chantait François d’Assise, ce n’était qu’un mirage.

samedi 17 avril 2010

Au jour le jour/ Samedi 17 avril / Tolérance zéro

Samedi 17 avril : on se souvient des propos jugés outrageants pour les Français issus de l’immigration, du genre « Un ça va ; au delà bonjour les dégâts » tenus par Boutefeux devant François Copé ; et de la défense emberlificotée qui fut la sienne : c’était des Auvergnats, comme il l’est, qu’il parlait. Enfin il fut cité en justice pour propos racistes. En fait, notre cher ministre n’a rien à craindre, le procureur vient de demander un non lieu : certes les propos sont critiquables, mais il ne savait pas qu’il était filmé, et c’est dans une déclaration privée. Comme quoi un ministre ami du souverain peut dire n’importe quoi. Tolérance zéro ?

Les magistrats de la cour de cassation viennent de manifester leur hostilité à la réforme en cours de la procédure pénale (Source Le Monde 18/19 janvier); ils avancent deux raisons majeures. La première concerne la suppression du juge d’instruction ; on se souviendra qu’en janvier 2009, Rachida étant ministre et encore en couches, le souverain, lors de la rentrée solennelle de la cour de cassation, avait sorti cette idée de son chapeau ; les magistrats lui renvoient donc solennellement leur réponse : cette réforme rompt l’équilibre de la justice en donnant trop de pouvoir d’appréciation au parquet, lequel est soumis au pouvoir politique (voir ci-dessus par exemple). Tolérance zéro ?

La deuxième raison se rapporte aux délais de prescription pour les crimes et délits ; ces délais courraient de la date où ils ont été commis, non de celle où ils ont été constatés ; or la jurisprudence de la cour de cassation, en matière de faits dissimulés (abus de bien sociaux notamment), consiste à faire courir le délai de la date où ils ont été constatés. Les magistrats aujourd’hui estiment que la nouvelle règle permettra d’étouffer les affaires les plus sensibles. Tolérance zéro ?

On le savait, et nous l’avons rabâché devant nos instituteurs « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront noir ou blanc ». Désabusés nous en tolérions la pratique, mais quand cela devient la règle, on a vraiment envie de dire : Tolérance zéro !