vendredi 27 juin 2008

Loi de modernité / Contraires - complexité




Les scientifiques affirment que ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas ; les philosophes et les littéraires disent « ce n’est pas si simple », et que, comme toute médaille a un revers, il n’ y a donc pas de revers sans médaille ; les uns raisonnent sur l’abstrait absolu : 2 et 2 font 4 ; les autres sur le réel relatif : deux carottes et deux poireaux ça ne fait quatre ni de l’un ni de l’autre ; pour arriver à quatre il faut passer à la catégorie supérieure « légumes », quand c’est possible, car pour deux carottes et deux ânes, ça devient un peu plus compliqué.
Tout ça pour dire que les choses ne sont pas aussi simples que nos brillants économistes semblent le penser (en tout cas le disent), notamment au sujet des retraites, de l’emploi et des salaires, du pouvoir d’achat. D’ailleurs la presse régulièrement sur de tels sujets donne la parole à deux éminents spécialistes qui proposent à notre choix des analyses et des avis diamétralement opposés. Chacun pense que c’est simple ; l’autre pense qu’il se trompe. C’est que la réalité des choses et des hommes est beaucoup plus complexe ; souvent deux affirmations opposées peuvent être simultanément vraies : ce qui est , certes, est, mais ce qui n’est pas est aussi. Prendre la dimension de cette complexité devrait être une exigence déontologique pour nos gouvernants ; ce n’est pourtant pas le cas. On procède par affirmations partisanes présentées comme des évidences, et on néglige à la fois la face cachée des choses et les – toujours probables – effets, dits pervers, d’une décision prise.

Prenons quatre exemples dans les domaines des retraites, de l’emploi, des salaires, du pouvoir d’achat.

Retraites et emploi: on entend le slogan « Travailler plus longtemps pour payer ses retraites » ; ce n’est pas faux ; à la différence des retraites par capitalisation, où chacun pendant sa vie active réunit un capital qu’il utilisera lorsqu’il cessera de travailler, dans un système de retraite par répartition – ce à quoi les Français, non sans raison, sont très attachés - ce sont les actifs qui cotisent pour ceux qui deviennent « inactifs » ; le ratio entre actifs et inactifs est donc la clef de la viabilité du système ; travailler plus longtemps permet donc simultanément de cotiser plus longtemps et de bénéficier moins longtemps de la répartition des cotisations des plus jeunes ; l’équilibre serait à ce prix.
Indépendamment de ce que cette analyse est fondée seulement sur la prise en compte du coût du travail, et ne considère pas la plus value du travail (loi dite de Ricardo ; voir Au jour le jour du 27 juin), les dispositions qui en découlent (repousser plus tard l’âge de la retraite) entraînent aussi des effets négatifs qui en neutralisent la portée.
Je me fonde, pour expliquer ce point de vue, sur un exemple récent : un de mes amis, directeur d’un établissement public en Normandie, m’écrit ceci « La République ayant décidé de se passer de mes services le jour de mes 66 ans … » et il me donne sa nouvelles adresse. Il aurait souhaité rester en poste encore un ou deux ans. Mais que se serait-il passé s’il était resté en activité ? Le poste qu’il a libéré en prenant sa retraite serait resté occupé, et au bout de la chaîne cela aurait fait un emploi disponible en moins.
A chaque fois qu’on allonge la durée d’activité, on diminue le nombre d’emplois disponibles. Ce raisonnement serait sans valeur dans une société qui connaîtrait le plein emploi, mais ce n’est assurément pas le cas.
On ne devrait donc pas traiter séparément âge de la retraite et politique de l’emploi car les deux ne sont pas indépendants l’une de l’autre.

Temps de travail, emploi, pouvoir d’achat : les 35 heures, honnies ! Le raisonnement de ceux qui les ont mises en place pourtant n’était pas faux : dans une économie libérale, ce n’est pas le travail salarié qui crée l’emploi, mais la production de biens et des services ; si pour une production donnée N heures de travail sont nécessaires, alors N divisé par 35 donnera un nombre d’emplois plus élevé que N divisé par 40 ; mais voilà, c’était sans compter sur l’organisation générale fondée sur un volume global de 40 heures hebdomadaires, sur la difficulté (par exemple à l’hôpital) de trouver des gains de productivité, aussi sur l’augmentation globale du coût pour l’employeur (donc diminution de la plus-value), et sur la freinage induit de la progression des salaires. Au bout du compte les 35 heures, vues sous cet angle, ont contribué à la stagnation du pouvoir d’achat (d’autant que les gouvernants socialistes – Rocard je crois – ont fait ce que la droite n’avait pas osé faire : découpler de l’inflation la hausse des salaires) ; et donc à l’actuel malaise social ; et à la grogne populaire ; et à la difficulté à mettre en œuvre quelque réforme que ce soit. On devrait donc, pour chaque mesure envisagée, faire une simulation de tous les effets induits probables.

Heures supplémentaires, emploi : outre que la politique actuelle d’heures supplémentaires non soumises à impôt pour le travailleur et détaxées pour l’employeur, constitue un manque à gagner très net pour les ressources fiscales de la République, une évidence s’impose : 20 ouvriers qui font chacun 2 heures sup par semaine, ça fait bien 40 heures, c'est-à-dire un emploi et plus. Cela revient aussi à offrir plus de travail à ceux qui en ont déjà et à donc à en retirer la perspective à ceux qui n’en ont pas. Pour un employeur c’est plus économique de payer des heures sup dans ces conditions, que d’embaucher ; ainsi voit-on que le chômage des jeunes augmente en France régulièrement. Autre effet, si pour « gagner plus » il faut « travailler plus » cela signifie qu’on ne gagnera pas plus sans travailler plus ; que donc on pourra bloquer les salaires. Or s’il est bien une représentation cardinale dans le « moral des ménages » et ce depuis des décennies, c’est la « progression du pouvoir d’achat » : l’espoir d’une vie plus facile demain.

Inflation, taux d’intérêt, pouvoir d’achat, moral des ménages, santé des entreprises..
Pour lutter contre l’inflation, mandat qui lui a été assigné par l’Europe, la Banque Centrale Européenne envisage d’augmenter ses taux directeurs ; en conséquence, les Banques reverront à la hausse leurs taux de crédit ; elles ont d’ailleurs anticipé ; les ménages qui avaient emprunté à taux variable verront donc leurs mensualités de crédit augmenter (c’est un des motifs de la crise des « subprimes » aux Etats-Unis) ; ceux qui avaient envisagé de contracter un emprunt hésiteront ; l’inflation cependant est là, sans pour autant que les salaires augmentent ; le pouvoir d’achat dans ces conditions diminuera encore et la consommation intérieure baissera. Or, dans notre société dite de consommation, d’une part c’est la capacité de consommer qui forme le ferment du « moral » des ménages, d’autre part c’est la consommation intérieure qui constitue le moteur de la croissance. C’est d’ailleurs le reproche souvent fait à la BCE : privilégier la lutte contre l’inflation, au détriment de la croissance. C’est donc à une analyse intégrant les phénomènes d’inflation, de pouvoir d’achat et de croissance qu’il faudrait procéder.



Ces quelques exemples montrent qu’il n’y a guère de cercle vertueux en matière économique ; toute mesure, même légitimement fondée, entraîne une cohorte d’effets induits, dont certains peuvent être heureux, d’autres pervers. Lorsqu’un gouvernement présente les mesures qu’il va prendre, il a toujours tendance a faire des effets d’annonce et à présenter les choses comme des faits d’évidence ; mais c’est leurrer les citoyens.
On n’ose pas penser que nos ministres n’aient pas la compétence pour envisager les phénomènes économiques dans leur globalité, qu’ils décident à l’inspiration ou au préjugé ; si tel était les cas, nous serions vraiment mal barrés.




dimanche 15 juin 2008

Liberté / égalité

Liberté, égalité : deux concepts abondamment cités dans de nombreux textes de l’époque révolutionnaire (ce n’est qu’en 1848 que le triple principe Liberté / Egalité / Fraternité apparaît dans notre devise nationale). En fait la réalité politique et sociale se joue depuis les débuts de la République entre Liberté et Egalité ; souvent d’ailleurs de façon antagoniste. Mais si la Liberté est assez bien cernée et comprise les citoyens, il n’en va pas de même de l’Egalité, dont un avatar : Egalité des chances (promu par Pétain en 1941) a singulièrement perverti la substance, en instituant l’inégalité comme produit de l’égalité. Condorcet, qui avait largement disserté sur la distinction entre égalité formelle et égalité réelle, avait bien pressenti cette possible récupération du concept par ses propres adversaires.
Aujourd’hui, alors qu’on assiste à une valorisation du libéralisme par la gauche (Delanoë, mais aussi très nettement Manuel Valls), et où on voit la droite associer le terme socialisme à celui qui lui est plus connaturel de libéralisme, la confusion est grande : entre le social-libéralisme des uns et le libéro-socialisme des autres, comment s’y retrouver ?
C’est probablement en faisant appel au concept d’égalité, que l’on peut avoir une appréhension plus claire de la réalité que recouvrent (ou que masquent) les discours politiques.

Le libéralisme, comme doctrine – simplifions – du « laisser faire les hommes / laisser passer les marchandises » des physiocrates au XVIII°, et dont les piliers cardinaux sont la propriété, la liberté individuelle et le marché, a constamment dominé, avec des contre-exemples significatifs dans les pays communistes, à la fois l’économie et la vie sociale jusqu’à nos jours ; les sociétés « administrées », tant sur le plan économique que social, ont abouti – et ce malgré des positions de principe rationnelles et généreuses – au contraire des perspectives annoncées, notamment en termes d’égalité et de liberté. Une société qui postule la primauté à l’égalité ne peut que se réaliser par une négation de la liberté individuelle ; inversement donner la priorité à la liberté aboutit (principe du renard libre dans le poulailler) à favoriser les plus forts ou les mieux-nés (rappelons le dit de Figaro dans le théâtre de Beaumarchais : « Vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus »).


Les sociétés démocratiques modernes se réfèrent toutes, formellement du moins, à la fois aux principes de liberté et d’égalité, mais avec des insistances différentes sur l’une ou l’autre de ces valeurs. La suppression des frontières, la mondialisation, la globalisation des échanges économiques, financiers et culturels, constituent aujourd’hui un état de fait que l’on ne peut nier ni contrarier : des pays dits encore « communistes » comme la Chine et Cuba entrent très nettement dans l’économie de marché (le marché appliquant la loi de l’offre et de la demande dans un échange théoriquement non réglementé). C’est dans cet espace, devenu, en raison de son immensité et de sa complexité, pratiquement incontrôlable, que nous vivons. Toutefois une société libérale, fondée sur les trois principes de la liberté, de la propriété et du marché, engendre nécessairement des tensions avec le désir d’égalité. La liberté comme système d’engendrement des différences, aux quelles nous sommes tous attachés, produit à terme des inégalités, les quelles nous semblent insupportables. En revanche les sociétés fondées sur le principe d’égalité engendrent non seulement ce que l’on a pu appeler égalitarisme, mais aussi de nécessaires privations de liberté, et conséquemment d’inégalités ; c’est ce qu’on a vu – et voit encore – avec les systèmes politiques communistes, dont l’historien François Furet a justement dénoncé comme une illusion dans Le passé d’une illusion.

Sommes-nous libres et égaux en France ? Devant la loi, et formellement, oui. Mais on sait que les discours servent aussi bien à exprimer la réalité qu’à la masquer ; le « mensonge » est la qualité essentielle de l’esprit (esprit = mens en latin) ; les hommes politiques ne s’en privent pas, les législateurs non plus.
Mais en réalité ? La liberté – d’opinion, d’expression, de choix de vie, de circulation … assurément ; mais en ce qui concerne l’égalité, évidemment non. Les inégalités, au contraire, se développent au fur et à mesure que s’installe le libéralisme sauvage et débridé, ce capitalisme « qui marche sur la tête » selon le mot du Président, mais que cela n’empêche pas néanmoins de marcher. Inégalités économiques, inégalités devant l’accès à la culture et aux loisirs, inégalités dans les questions d’éducation ou de santé, inégalités dans la considération des autres, dans l’espoir de réussite … Et ces inégalités ont aussi comme conséquence un déficit de liberté : on est moins « libre » avec un salaire de base qu’avec des revenus plus que confortables.

Ces inégalités ont certes un côté incontournable : dans la mesure où nous sommes libres, nous pouvons choisir d’être non seulement différents, mais inégaux ; c’est notre condition humaine. En réalité l’inégalité entraîne des souffrances et devient difficilement supportable lorsqu’elle est vue et vécue d’en bas. Celui qui doit vivre avec moins de 1 000 € par mois supporte mal que d’autres disposent de revenus cent fois supérieurs et donc ne partagent pas de façon « équitable » la richesse produite par le travail ; celui qui dispose pour son usage personnel, de yachts, de jets, et qui peut employer du personnel de maison au SMIC (ou au noir) n’en souffre pas ; c’est même cette inégalité qui est la clef de sa situation avantageuse.

Or la recherche du profit entraîne nécessairement celle de la diminution des coûts liés à son obtention, avec notamment la « pression sur les salaires » des employés, qui deviennent les premières victimes en cas de difficultés ou de défaut de rentabilité des entreprises. Selon Susan George, fondatrice d’ATTAC, « les gains sont privatisés, les pertes en revanche lorsqu’il y en a sont socialisées ».

L’ « Etat providence » qui donne à chacun selon ses besoins, a connu les limites liées à la fois à l’irresponsabilité et au désengagement des nombres de bénéficiaires, et à la disponibilité de ressources à distribuer ; c’est cette constatation qui justifie le « travailler plus » du Président, comme elle fonda, en réaction contre la politique sociale du Front populaire, la devise Travail, famille, patrie de Philippe Pétain. Cependant nombre d’économistes aujourd’hui admettent, comme par exemple Elie Cohen, Directeur de recherches au CNRS, que « il est indispensable que des politiques redistributives soient organisées par souci de justice sociale ».

Si l’on suit ces analyses, on conviendra que, s’il est vrai que le libéralisme économique est la meilleure façon de gérer la production de richesses, car il se fonde sur les qualités d’initiative, d’invention, de travail, des individus, l’exigence d’égalité ne saurait être satisfaite par ce seul moyen. Lorsque on a le sentiment que l’augmentation des richesses tend non vers la diminution des inégalités mais leur accroissement, que les uns vivent dans une opulence ostentatoire et les autres malgré leur engagement dans le travail de production de ressources, se trouvent dans la pauvreté, il se crée un climat peu propice à toute réforme, fût-elle indispensable, des conditions de travail, des « avantages » sociaux, des remboursements de dépenses médicales, de taux d’encadrement à l’Ecole … ; notamment lorsque par ailleurs le prix des matières premières flambe et accroît d’autant le coût de la vie.

De nos jours l’objectif d’égalité semble bien passer au second plan, au profit de celui de liberté, tant dans les perspectives gouvernementales, que dans les prises de position des partis politiques. Pourtant liberté et égalité constituent bien les deux faces, à la fois inséparables et antagonistes, comme le pile et le face d’une pièce de monnaie, d’un projet de société. Et il ne s’agit pas seulement de redistribution des richesses, mais d’équité dans l’attribution du fruit du travail. Des écarts trop importants comme ceux que nous connaissons, ne peuvent être justifiés par aucun argument fondé sur le mérite, sur l’investissement, sur le risque assumé. L’appel que nous entendons répété sans cesse à renoncemer aux « avantages » et aux « acquis » sociaux ne peut pas être entendu tant qu’il n’est pas associé à un appel de même nature envers les gains et profits scandaleux des plus aisés de nos concitoyens.

dimanche 1 juin 2008

Apostasie




Selon Nicolas Machiavel, le pouvoir a besoin de Dieu ; selon Gérôme Savonarole, Dieu a besoin du pouvoir. L’histoire montre clairement que les deux ont également raison : les liens étroits entre le pouvoir et la religion sont constants ; les rois de France étaient sacrés à Reims pour exercer le pouvoir temporel et spirituel ; la Reine d’Angleterre est encore de nos jours le chef de l’église anglicane ; il n’est guère que Stendhal pour mettre en balance dans la vie de Julien Sorel, le rouge (l’armée) et le noir (la religion) ; partout ailleurs le sabre et le goupillon font bon ménage, comme ne manque pas de le montrer Nicolas Sarkosy, à Latran et ailleurs.

Les guerres de religion masquent toujours des intérêts stratégiques, hier comme aujourd’hui. Qui servait l’autre, de Théodose qui imposa au IV° siècle le christianisme comme religion officielle de l’Empire Romain ? ou des chrétiens qui permirent à Constantin de maintenir l’unité de l’Empire ? Et si les chrétiens hier faisaient flotter le pavillon de Saint Louis en Palestine, les enjeux économiques n’étaient pas absents de ce que l’on appela les Croisades ; l’or, autant que le salut des âmes inspirait l’évangélisation des peuplades d’Amérique latine par les Espagnols. De même aujourd’hui les positions agressives des islamistes en Occident ne sont pas exemptes d’ambitions politiques ; les rivalités sanglantes entre Sunnites et Chiites en Irak ne sont que l’instrument d’enjeux de pouvoir ; naguère les luttes fratricides entre protestants et catholiques en Irlande dissimulaient des enjeux de pouvoir entre les Anglais et les Irlandais et ne faisaient que prolonger la guerre d’indépendance dont Michaël Collins, au début du XX° siècle fut le héros.

Les liens, interactions, imbrications entre pouvoir et religion tissent notre histoire et notre civilisation. La France cependant, a su se montrer rebelle à cette confusion des genres où le salut des âmes se trouvait lié au bonheur des peuples
Le régicide de 1793 fut aussi un déicide, dans la mesure où il mit fin au pouvoir politique de droit divin ; le droit des peuples se substitua à celui de Dieu, la « raison » à la religion ; mais comme toujours le fil de l’histoire ne fut pas linéaire ; il fallut encore les lois de 1905 sur la séparation de l’église et de l’état puis l’inscription de la laïcité au fronton des constitutions de 1946 et 1958.

Avons-nous vraiment tourné la page ? Devons-nous encore être vigilants ? Sommes-nous réellement devenus laïques ? Avons-nous fait le partage entre ce qui relève de Dieu et ce qui relève des hommes ? Rien n’est moins sûr. Pour étayer mes doutes, je me fonderai sur trois exemples récents.

Le premier remonte au 20 décembre 2007 : c’est le discours du Président de la République, devant la curie romaine, dit Discours de Latran ; ce discours se développe autour des valeurs liées aux trois vertus théologales (souvenons-nous de notre catéchisme) que sont la foi, l’espérance et la charité. Sans la foi, il ne saurait y avoir d’espérance, sans espérance (qui nous rassemble) il ne saurait y avoir de charité. Le Président le la République, qui est officiellement Chanoine de Saint Jean de Latran, se présente comme investi d’une responsabilité de fusion (je dirais pour ma part de confusion) du politique, du social et du religieux.
Avec un minimum de commentaires, j’en citerai seulement quelques extraits :

- « Je suis sensible aux prières qu’il [ le Saint Père] a bien voulu offrir pour la France et pour son peuple. »
- « La foi chrétienne pénètre la société française »
- « Les racines de la France sont chrétiennes » (répété plusieurs fois ; ceci relève plus de la croyance que de l’exactitude ; la chrétienté nous a légué des faits culturels empruntés par l’église à des approches souvent païennes ou barbares de la civilisation, telles par exemple que les fêtes des solstices : Noël, la Saint Jean ; les rogations ; telles aussi que la communion (sacrifices humains) ; cette tradition est entrée en concurrence ou en symbiose avec d’autres manifestations héritées des Celtes, des Gaulois, des Barbares. La notion d’âme quant à elle trouve ses sources dans la philosophie platonicienne ; les grands mythes de la Bible ont leur image – ou leur source, car antérieurs – dans la civilisation mésopotamienne au 3° millénaire avant Jésus-Christ. (le Déluge, par exemple)
Il est tout aussi faux de nier l’apport du christianisme dans notre culture, qu’il est inexact d’affirmer que les racines de la France ne sont que chrétiennes : elles plongent bien en deçà du christianisme.
« L’espérance est une des qualités les plus importantes de notre temps. » ( repris d’une Encyclique de Benoît XVI)
« L’intérêt de la République est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. » (Ce n’est pas forcément l’intérêt de tous les Français, car l’espérance nous indique que nous vivons dans une vallée de larmes et que le bonheur est dans l’autre monde : « Bienheureux les pauvres car ils verront Dieu » ; accepter notre sort (sans revendications bien sûr) apporte un espoir de vie éternelle ; on ne va pas troquer une éternité de béatitude contre une misérable augmentation du SMIC)
Et puis la phrase que l’on surtout retenue dans les milieux laïques :
« Dans la distinction entre le bien et le mal, l’instituteur ne remplacera jamais le curé »

Serait-ce donc la fin d’une morale laïque ? Heureusement, le Président, nous montre qu’il ne va pas tous les jours consulter le curé pour sa vie privée. Et nous avons déjà présenté l’hypothèse que dans ses relations avec la religion, il était plus Machiavel que Savonarole. La question du financement des cultes n’est d’ailleurs toujours pas tranchée ; à droite comme à gauche on considère souvent que la laïcité consiste à ne favoriser aucune religion et à les financer toutes ; avec notamment cet argument à double tranchant qu’on peut mieux contrôler l’Islam en le finançant qu’en en laissant le privilège à l’Arabie Saoudite ; mais la République peut-elle tolérer d’élever un et même plusieurs serpents en son sein ?

Le deuxième relève d’un décision de justice du 1er avril 2008, prononcée par le tribunal de Lille et qui concerne l’annulation du mariage unissant un ingénieur français converti à l’islam et une étudiante française de confession musulmane.
Rappelons les faits : le mariage avait été célébré le 8 juillet 2006 ; lors de la nuit de noces, l’époux découvre que sa femme n’est pas vierge, alors quelle aurait prétendu le contraire ; on ne connaît pas la suite de cette nuit, mais on sait que le lendemain le mari se présente chez son avocat afin que celui-ci demande l’annulation du mariage. En effet, selon l’Islam (avis juridique du Conseil européen de la fatwa) le mariage ne peut être considéré comme valide que « si le fornicateur et la fornicatrice se repentent devant Dieu en abandonnant l’illicite pour le licite ». Ici le problème était que le fornicateur n’était pas l’époux (il l’aurait su) et que donc le licite ne pouvait pas intervenir entre les deux conjoints.
Le tribunal s’est prononcé pour la dissolution (on aurait tendance à écrire « s’est donc prononcé pour la dissolution ») en vertu de l’article 180 du Code civil concernant la nullité des mariages, lequel précise que l’un des époux peut demander l’annulation du contrat « s’il y a eu erreur dans la personne ou sur des qualités essentielles de la personne. »

Tels sont les faits. Ils ont été portés à la connaissance du public à la fin du mois de mai 2008, soit à peu de chose près, deux mois après. Il faudra probablement s’interroger sur ce délai, s’agissant non d’un fait divers, mais d’une affaire majeure au plan du droit.

Les médias ont d’ailleurs d’abord présenté cette information dans sa réalité brute (une annulation de mariage en application d’un article du Code civil) et il a fallu attendre que l’opinion s’en empare pour que cela devienne réellement un débat relayé par les journaux, les radios, les télévisions.

Ce débat présente d’ailleurs des aspects discordants et, surtout, une forme majeure d’évitement.
Certes, le médiateur de la République a jugé que l’annulation du mariage pour faute de virginité était " contraire à la laïcité "; les parlementaires (tous partis politiques confondus) ont dénoncé le mépris pour la femme, pour sa liberté ; mais le Garde des sceaux, Rachida Dati a de son côté justifié le jugement en prétendant qu’il préservait précisément le droit des femmes, il faudrait qu’on nous explique vraiment en quoi ! Elisabeth Badinter quant à elle, pense que ce jugement va « faire courir nombre de jeunes filles musulmanes dans les hôpitaux pour se faire refaire l’hymen » (elles seraient donc conduites à un double mensonge ; attention si le mari s’en aperçoit !).

Cependant, selon nous, le vrai problème n’est pas dans le respect ou non de la liberté des femmes (même si c’est un aspect important des choses) mais dans le fait qu’il s’agit d’une intrusion de la Charia (la loi musulmane) dans le Code civil. Car c’est bien en fonction de cette loi que le mari a porté plainte, et que l’on a interprèté ainsi le Code civil. Il n’existait aucune jurisprudence allant dans ce sens.
Pour les musulmans la loi de Dieu l’emporte sur celle des hommes ; c’est ce que le jugement de Lille applique, en dépit de toute tradition républicaine.

Il semble donc primordial que le parquet ordonne une enquête (comme cela a été déjà fait pour Outreau en particulier) sur les conditions dans lesquelles la justice a procédé pour parvenir à cette infraction de la loi républicaine.
Cette affaire ne manque pas d’inquiéter, car elle pourrait se reproduire. Ce n’est pas tant le jugement lui-même qu’il faut annuler, que les procédures qui ont permis de le prononcer.

Le troisième est un exemple a contrario, il s’agit du développement en Espagne des cas de reniement de la religion catholique ; c’est ce qu’on appelle l’apostasie ; le plus célèbres des apostats fut Julien (dit Julien l’Apostat), empereur romain du IV° siècle, élevé dans le christianisme, mais qui l’abjura et tenta de rétablir l’ancien polythéisme.
Selon une enquête de Sandrine Morel (le Nouvel Observateur du 29 au 4 juin ), des centaines de baptisés tentent de renier la religion, non de façon passive (par exemple en étant « croyant non-pratiquant)) mais de manière active en demandant à être rayés du registre des paroissiens. Il s’agit donc de renier le baptême, qui est le premier sacrement par lequel on entre dans la communauté des chrétiens.
Les premiers de ces « apostats » sont des personnes âgées, victimes du franquisme, dont les deux piliers, selon eux, étaient la Guardia civil et les prêtres ; puis viennent des plus jeunes, motivés par des convictions politiques, et qui considèrent que en Espagne la religion ne relève pas seulement d’un choix personnel, mais qu’elle s’immisce dans la vie politique du pays.
Or l’Eglise espagnole, qui est considérée comme l’un des bastions du conservatisme social rétrograde (campagnes contre l’avortement, le divorce, la contraception ; pour le maintien de l’enseignement religieux dans les horaires scolaires ; diabolisation du gouvernement socialiste de Zapatero) , siège spirituel, en outre, de l’Opus Dei (organisme de l’extrémisme catholique), met toutes les entraves à cette procédure.
Les cas d’apostasie qu’elle est obligée bon gré malgré de reconnaître témoignent bien en réalité du lien traditionnel, que l’on veut préserver, entre le politique et le religieux et de la mainmise du pouvoir catholique sur les principaux aspects de la vie sociale. En ce sens le cas de l’Espagne éclaire nettement la signification qui s’attache à la phrase de Nicolas Sarkozy : « Dans la distinction entre le bien et le mal, l’instituteur ne remplacera jamais le curé ».
Pourquoi ces cas d’apostasie en Espagne ? Parce que l’Eglise y reste plus radicale qu’ailleurs. En France, où a été prononcée la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les choses sont moins nettes et se disent avec plus de prudence, et finalement c’est l’Eglise elle-même qui est en situation d’apostasie ; deux exemples seulement :
- Le Credo, on le sait, est l’acte de foi fondamental et incontournable des catholiques ; il comporte des affirmations dogmatiques auxquelles personne aujourd’hui ne peut ajouter foi : « Je crois en un seul dieu, créateur du ciel et de la terre, père tout puissant, visible et invisible de tous […] Je crois à la résurrection des corps …» ; l’église se contente de mettre une sourdine sur ces paroles fondatrices de la foi.
- Le baptême est le premier sacrement ; symboliquement, par l’immersion dans l’eau ou l’aspersion d’eau bénite, il lave le catéchumène de la faute de nos origines, celle que commit Adam en forniquant avec Eve, et qui nous est transmise de génération en génération, puisque sauf pour Jésus issu d’une vierge, nos parents commirent l’acte de chair. Or dans les cérémonies de baptême aujourd’hui on néglige l’aspect « laver du péché » pour insister sur le choix de l’entrée dans le monde des chrétiens, ce qui, par parenthèse, ne laisse guère de place au libre arbitre du baptisé, sauf lorsqu’il s’agit d’un adulte.

Apostasie frontale, apostasie déguisée, ce mouvement prend de fait, malgré les conversions spectaculaires et médiatisées de quelques uns, un véritable essor de nos jours.

On s’étonnera donc que ce soit, en France, le Président de la République, garant de la laïcité, qui vienne au secours de la religion.


Faut-il réellement craindre les religions ?
Dans la mesure où elles restent dans la sphère de nos intimités ; où elles permettent de donner des réponses à nos questions existentielles ou essentielles, faisons comme Pascal, disons qu’on ne risque rien à croire, faisons le pari qu’on ne peut qu’y gagner ; si Dieu n’existe pas personne ne nous en voudra d’y croire, en revanche s’il existe, craignons sa vengeance si nous l’avons effrontément ignoré : « Ecce gladium Domini super terram, cito et velociter » répétait Savonarole (Voici le glaive du Seigneur sur la terre, prompt et rapide).

Mais dès lors que la religion investit le politique et sert de fondement aux règles de la vie sociale, de façon manifeste ou insidieuse, alors le citoyen est en droit de se rebeller. « Rendons à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ; cette phrase est de Jésus-Christ lui-même. Et craignons qu’une religion, sous prétexte d’œcuménisme, ne vienne justifier l’autre, et que l’ordre d’un dieu ou d’un prophète ne vienne régler un jour nos vies.

Je voudrais être apostat.

mardi 20 mai 2008

D'une grève à l'autre

Ce mois de mai connaît à la fois un taux de mouvements sociaux élevé, et des polémiques concernant l’interprétation du droit de grève, au regard notamment de la « continuité du service public ».

La grève

Lorsque le dialogue social est rompu, les travailleurs peuvent recourir à la grève pour faire entendre leurs revendications ; c’est une autre façon de poursuivre le dialogue social, certes regrettable et dommageable pour tous (travailleurs, employeurs – privé ou public- usagers des services) mais inscrite à la fois dans nos pratiques et dans la Constitution.
En France – il en va différemment dans d’autres pays européens ou non – le droit de grève est reconnu depuis 1864 (Loi Ollivier du 25 mai 1864) ; la Constitution de 1946 a inscrit en son préambule que « Le droit de grève s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent » ; il s’agit d’un « principe particulièrement nécessaire à notre temps ». Ce Droit fondamental a été depuis plusieurs fois précisé et confirmé, notamment dans le cadre du Code du travail. Il y est en particulier indiqué que :

- La grève est un acte collectif, le droit reste cependant individuel
- Dans les services publics, mais pas dans le privé, un préavis de cinq jours doit être déposé
- Un employeur ne peut pas casser une grève en ayant recours à l’intérim, ou à des CDD

Pour éviter les inconvénients liés à l’acte de grève, certains secteurs professionnels, les transports notamment, ont développé des dispositifs de prévention des conflits qui visent à résoudre les conflits avant, et non après la grève. Toutefois, dans certains cas, notamment lorsque le conflit dépasse l’épure de l’entreprise (cas de la grève du 22 mai), ce dispositif peut ne pas fonctionner.

Au-delà de la revendication catégorielle

Tous les gouvernements, quelle que soit leur orientation politique, ont été confrontés à des mouvements sociaux, notamment lorsque de leur fait (nouvelles dispositions légales ou réglementaires) ou du fait de phénomènes extérieurs (exemple actuellement le coût du carburant pour les pécheurs), une catégorie sociale estime d’une part qu’elle est lésée dans ses intérêts, d’autre part que les négociations n’ont pas été conduites de façon satisfaisante.

Une grève ne doit donc jamais être prise à la légère ; on n’est plus à l’époque du slogan du XIX° siècle : « Classes laborieuses, classes dangereuses », où il fallait avant tout se méfier des ouvriers ( relire Germinal de Zola) et les « mâter » ; elle dénote toujours qu’il se passe quelque chose de grave ; le devoir d’un employeur, d’un gouvernement, est d’abord de rechercher les compromis acceptables, et en cas d’échec d’entreprendre les négociations pour mettre fin au conflit. C’est la seule attitude conforme à la Lettre et à l’Esprit de la Constitution.

Une grève isolée peut traduire un malaise localisé, que l’on peut souvent résoudre facilement ; des grèves répétées, concernant aussi plusieurs secteurs d’activité, accompagnées de surcroît de manifestations pendant les jours chômés (exemple : dimanche 18 mai), constituent un indicateur social significatif que l’on ne peut pas prendre à la légère.

Des attitudes qui aggravent le malaise social

Or dans la situation que nous connaissons aujourd’hui, l’attitude du gouvernement et de la présidence sont de nature à aggraver le malaise social plutôt qu’à le réduire :

J’ai été élu pour appliquer ce programme, je l’appliquerai : c’est exact, mais à ceci près qu’un programme quel qu’il soit ne peut invalider les dispositifs constitutionnels ; ce n’est pas parce que les Français ont majoritairement voté pour ce programme que sa mise en œuvre pourrait mettre en question le droit de grève et la recherche, qui lui est associée, d’un compromis (Le Président, le Premier Ministre)

Les grèves sont inutiles ; elles ne règlent aucun problème : c’est à la fois vrai et faux : d’une part elles ne sont pas faites pour régler les problèmes, mais pour les dénoncer ; ensuite elles sont tout aussi, mais pas plus, inutiles que les projets de règlement qui les provoquent ; en fait, lorsqu’elles se prolongent ou se renouvellent, elles sont toujours regrettables, car dans tous les cas elles stigmatisent les conflits et exaspèrent les usagers. (Le Ministre de l’Education Nationale)

Je demande aux municipalités d’instaurer un service de remplacement dans les établissements d’enseignement afin d’assurer l’accueil des élèves ; cette disposition facilite sans aucun doute la vie des parents d’élèves. Mais elle semble bien contraire aux dispositions
du code du travail mentionnées ci-dessus ; c’est en ce sens que les syndicats parlent de « franchissement de la ligne rouge ». Or les syndicats ont montré dans d’autres cas (transports) qu’une négociation sur un service minimum pouvait aboutir. (Le Ministre de l’Education Nationale)

Une loi fera obligation aux grévistes de se déclarer individuellement 48 heures à l’avance ; cette loi risque fort d’être considérée anticonstitutionnelle, dans la mesure où la grève est par définition un acte collectif et non individuel. (Le Président)


Ces prises de position peuvent à juste titre être considérées comme des manifestations de mépris vis-à-vis du droit des travailleurs, tel qu’il est inscrit dans la Constitution ; elles risquent d’entraîner une surenchère dans les revendications, une crispation sur des intérêts particuliers, un oubli de l’intérêt collectif. Passer d’une grève à l’autre, d’une manifestation à l’autre, surtout dans une période où le moral des Français est à la baisse, cela ne peut qu’accroître le malaise social, attiser les mécontentements de part et d’autre, mettre en péril le lien social et ouvrir la voie à une société fragmentée.

Rendre la grève inutile

Nous n’avons pas, en ces quelques lignes essayé de savoir si telle grève, ou telle autre est « fondée « ou non, selon des critères de recherche de l’intérêt général ; car toute grève est constitutionnellement fondée ; les partenaires sociaux, et d’abord ceux qui détiennent le pouvoir (économique, politique, social) doivent , précisément dans la recherche de l’intérêt de tous, rendre la grève inutile ; or une grève est inutile dès lors qu’elle n’a pas eu motif d’avoir lieu.

lundi 12 mai 2008

Mixité, non-mixité à l'Ecole : réaction d'un lecteur

Lundi 12 mai : Je reçois de Cyril Alberi, un lecteur qui enseigne actuellement en Irlande, cette réaction à mon Au jour le jour du 23 avril concernant la mixité à l’école. En langue anglaise, le phénomène d’intimidation dont il fait état se nomme « bullying » ; on parle même de "cyber-bullying" lorsque le vecteur de l'intimidation est internet ; en Italie on a traduit par « bullismo » ; intéressant de noter que ce sont deux pays où l’église conserve une influence très importante, à l’école notamment.

« A l’heure où notre gouvernement envisage de rétablir la non-mixité dans les écoles, il semble judicieux de s’intéresser à certains de nos voisins européens, chez qui ce modèle prévaut encore de nos jours. L’Irlande en est un exemple, avec un système scolaire encore largement privé et aux mains de l’Église. Mais il semble, quand on observe, un tant soit peu, le milieu scolaire, qu’au lieu de limiter les problèmes, la non-mixité en engendre de nouveaux.

Considérons le cas des écoles de filles. Comme on peut s’y attendre, la violence physique y est quasiment inexistante, mais il y existe, néanmoins, un problème inquiétant et qui ne cesse de prendre de l’envergure : l’intimidation. Cela consiste simplement à menacer certaines élèves à la moindre occasion, et sans en retirer quoi que ce soit. Rien à voir donc, avec le ‘racket’, ou d’autres pratiques, que nous connaissons en France. Ce phénomène nous est tellement inconnu, que notre langue ne comporte pas de terme exact pour nommer de tels individus. Ajoutons qu’un article, du journal irlandais Independent, d’avril 2008, affirme que 43% des filles de 15 ans sont victimes de tentatives d’intimidation de façon régulière, et que les conséquences peuvent être graves, allant d’une baisse de moyenne, et d’un refus de se rendre à l’école, jusqu’au suicide pour certaines.
La non mixité serait-elle alors le remède miracle pour résoudre les problèmes de violence à l’école ?... »

vendredi 9 mai 2008

Rigueur, non-rigueur

Rigueur : l'acception du terme, depuis sa racine originelle : riga = la règle, a dévié dans deux directions apparemment divergentes : la stricte application de la règle (une gestion rigoureuse) ; la difficulté, la dureté, liées à une situation (un hiver rigoureux).
L'interdiction venue du Président d'utiliser le terme rigueur pour parler des mesures prises ou à prendre, afin de répondre à l'actuelle crise économique et sociale est bien sûr inspirée par la crainte que le terme ne soit exclusivement interprété dans sa seconde acception, elle-même porteuse de souvenirs peu appréciés ; et que donc après le temps des discours porteurs d'horizons heureux, les dénis n'apparaissent comme une trahison.

Il eût fallu être prudent et éviter de clamer « Je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas », car l'expérience indique que tous les Présidents ont menti et trahi : De Gaulle et les pieds-noirs avec son «Je vous ai compris » ; Pompidou avec son état de santé ; Giscard entre les dîners aux chaumières et les diamants de Bokassa ; Mitterrand avec le tournant de la rigueur et les « omissions » sur Vichy, Mazarine et autres ; Chirac avec l'abandon de toute référence à la fracture sociale, sur quoi il avait été élu, et les "petits "scandales financiers.

Mais le Président a cru pouvoir pousser la rupture jusqu'à ce point inatteignable de la politique : il eut été plus avisé de moins s'avancer.

Aujourd'hui toute annonce de plan de rigueur (à la fois rigoureux et rigoureux) apparaîtrait à coup sûr comme une trahison.

Pourtant la situation financière, économique et sociale n'est plus à prendre à la légère ; elle ne peut être réglée par des slogans et des propos doucereux ; par des procédures de masquage ou d'évitement.
Résumons :
· « Les caisses de l'Etat sont vides »
· le pouvoir d'achat a baissé
· le prix des matières premières flambe
· la croissance est inférieure à ce qui était prévu et à ce qui est dit
· la balance du commerce extérieur est en négatif
· la Commission européenne a entamé un bras de fer avec Paris au sujet des déficits
· les mesures de relance de la consommation intérieure restent sans effet
· l'ostentation des plus riches (salaires, bénéfices, avantages, scandales ...) côtoie l'augmentation de la pauvreté
· le sous-emploi des seniors et l'allongement de la durée du temps de travail en contradiction
· des performances peu honorables du système d'enseignement
· un déficit inquiétant d'ambition et de perspectives dans des réformes clés comme celle de l'éducation
· les droits de l'homme bafoués dans l'institution carcérale et dans le règlement de certains problèmes d'immigration (mais des leçons données ailleurs)
· hésitations et volte-face dans la politique étrangère

En outre, l’un des points faibles de notre système économique reste le niveau des salaires. Le salaire médian, selon l’INSEE, serait de 1400 € par mois (on appelle salaire médian, celui qui partage en deux parts égales le nombre de ceux qui gagnent plus et le nombre de ceux qui gagnent moins) et plus de 12% de la population vivraient en dessous du seuil de pauvreté (60% de 1400, soit un peu plus de 800 €). Or ce sont ceux qui gagnent moins de 800 € qui souffrent le plus de la nouvelle situation économique.



Certes, tout est relatif : la France reste l’un des pays les plus riches du monde ; les Français bénéficient d’un Indice de Développement Humain (IDH) élevé ; la protection sociale est de très haut niveau ; le niveau de vie est des plus enviables. D’autre part le seuil de pauvreté n’a pas le même sens selon le lieu où l’on vit. Cependant toute diminutio capitis sera nécessairement ressentie comme un rognage des « avantages acquis ». Le Président n’a-t-il pas d’ailleurs fait valoir cela pour augmenter de 172 % son salaire (qui reste au demeurant modeste, au vu de certains autres), arguant du fait qu’il ne pouvait pas gagner moins que lorsqu’il était simple ministre ?


Or, on en est aujourd'hui non seulement à mentir, mais à se mentir ; il faut en finir avec cette pratique qui constitue un véritable déni de démocratie.

Le devoir suprême du Président est d’abord d’exposer clairement et sincèrement la situation de la France ; ensuite de créer réellement les conditions d'un sursaut. Il doit le faire à double titre : celui de Président de tous les Français celui de Président de l’Union européenne à partir du mois de juillet. Et cela au risque d'apparaître comme quelqu’un qui a menti et un trahi. On lui pardonnera s’il sait ouvrir de nouvelles voies.

Il faut donc avoir le courage d'annoncer la nécessité d'un plan de rigueur ; chacun peut comprendre que la politique de l'autruche ne peut qu'apporter des aggravations ; cependant un plan de rigueur, dans un pays toujours prêt à brandir des slogans dans la rue, n'est « jouable » qu'à un certain nombre de conditions :

· un geste politique fort et significatif : ce pourrait être la « démission » du gouvernement (Chirac avait dissous l'Assemblée), pour faute d'autosatisfaction, de dissimulation, de mépris des travailleurs, de manque de professionnalisme
· élaboration d'un pacte social avec les syndicats, le patronat, la « majorité » et l'opposition, sur la base d'un projet de Salut Public
· création d'un gouvernement de solidarité ( à l'exemple de ce qui se fait en Allemagne)
· prise de mesures concernant toutes les couches de la société, plutôt dans le sens d'un Robin des bois que de celui qui rend aux riches (par exemple avec le « paquet fiscal ») et prend aux pauvres
· établissement d'un échéancier (éviter de dire : « Attendez que je m'en aille ! ») permettant le suivi, l'évaluation, la régulation
· association de la « société civile » au redressement de la France



Hors l’acceptation d’un plan de rigueur – et donc sa conception et sa mise en œuvre dans la concertation – toute réforme est dans notre pays condamnée d’avance ; on peut certes, comme on l’a déjà fait, attendre ; mais si on ne peut pas réformer, puisqu’on dispose pas, comme il y a 50 ans, d’un Général en réserve, alors c’est la révolution.

jeudi 1 mai 2008

L'Ecole est-elle encore une prioité ? (3)


Ceci constitue le troisième –et dernier – volet de notre texte L’école est-elle encore une priorité ?

3) Connaît-on des solutions efficaces ? Comment et avec qui les mettre en œuvre ? Cela relève-t-il de la prospective ou de l’utopie ?


Objectifs et démarches

D’abord réaffirmer les objectifs sociaux de l’école ; il n’y a pas de solution viable sans définition claire et argumentée des objectifs.

L’Ecole a longtemps fonctionné comme « ascenseur social » : les enfants des classes populaires pouvaient grâce à elle accéder à des positions sociales et professionnelles qui jadis leur étaient fermées ; on a par la suite dénoncé (ce fut notamment la thèse du sociologue Bourdieu) la « reproduction » : la réussite était réservée aux enfants des plus favorisés ; puis vint l’ère de « l’élitisme républicain « de J.P. Chevènement ; l’école sélective, oui ; mais en fonction du mérite de chacun (ça n’a pas marché) ; aujourd’hui la situation est complètement brouillée : le discours officiel est « ne laisser personne au bord du chemin » ; mais le discours ne construit pas la réalité ; il a au contraire tendance à la masquer.

Les circonstances aujourd’hui, tant en termes de cohésion sociale (qui est le fondement de notre volonté de vivre ensemble) que de perspectives de développement du bien-être (dont les composantes économiques sont fondamentalement), sont radicalement différentes de ce quelles étaient à la fin du XIX° siècle, à l’époque de Jules Ferry, fondateur de l’école laïque, gratuite et obligatoire ; différentes aussi de celles que nous avons connu dans la deuxième moitié du XX° : la société de consommation (la consommation étant la base de la croissance) touche toutes les classes ; la mondialisation efface les frontières économiques et culturelles ; l’essor prodigieux des communications modifie notre rapport aux autres et au monde ; la technicité accrue du travail appelle des compétences diversifiées, affirmées, mais évolutives ; l’excessive focalisation sur le présent (liée aux phénomènes précédents) a pour conséquence une délégitimation du passé et risque d’entraîner une crise d’identité culturelle dont les communautarismes seraient un dangereux avatar.

Il faut donc affirmer de nouveaux principes fondateurs pour notre école de base (celle qui établit le « Socle des connaissances), et lui assigner des objectifs (des impératifs) de trois ordres :

Des objectifs cognitifs : quelle que soit la facilité aujourd’hui d’acquérir des connaissances avec les nouvelles bases de données disponibles sur les réseaux, il reste indispensable de disposer des connaissances fondamentales dans au moins quatre secteurs :

* La maîtrise de la langue maternelle, à la fois dans ses aspects formels et dans ses réalisations culturelles ; lecture, écriture, rédaction, connaissance des œuvres ; puis des autres modes d’expression (peinture, photo, musique …)

* Les sciences : les mathématiques, bien sûr, les «sciences » (travaux expérimentaux, « main à la pâte …), et les techniques,

* Les langues vivantes ; et ce au plus jeune âge ; l’espace européen, l’espace mondial, exigent aujourd’hui que chacun, outre sa langue maternelle, pratique une langue de grande communication (l’anglais, actuellement) et une ou deux langues culturelles (régionale et/ou nationale).

* Les « sciences humaines » : histoire, géographie, civilisations, à la fois à l’échelle de la France et de l’Europe et du monde : se situer dans le monde implique la connaissance de son étendue et de son épaisseur historique.



C’est sur ces objectifs que doivent se construire les programmes, dans des agencements, des équilibres et des progressions qui ne négligent ni les renforcements (revenir sur un sujet, l’approfondir) ni l’ouverture (aller vers des faits associés), ni le développement des goûts et talents particuliers de chacun.

Des objectifs méthodologiques : il s’agit de développer la compétence à l’apprentissage : il est banal de dire qu’on apprend tout au long de sa vie ; mais nous a-t-on appris à apprendre ? Et plus encore, à comprendre ? L’idée selon laquelle les facultés intellectuelles seraient données une fois pour toutes repose sur des principes purement idéologiques, liées à l’idée que l’on se fait de la séparation des classes sociales. Les travaux scientifiques dans le domaine de la neuro-biologie, de la psychologie cognitive notamment, indiquent que la part « épigénétique » (c'est-à-dire après le génétique), la façon dont se déroule la relation avec l’environnement et la culture, est largement prépondérante ; l’intelligence se construit ; on apprend à être intelligent, à faire des analyses (séparer les éléments ) des synthèses (les rassembler) et des constructions (inventer).
La maîtrise des objectifs méthodologiques est la condition de la maîtrise des objectifs cognitifs dont nous venons de parler. C’est à la fois par l’exemple attaché à la façon d’enseigner, et par l’aide apportée aux élèves lorsqu’ils rencontrent des difficultés (or, être élève, apprendre, c’est toujours difficile) que ces objectifs peuvent être atteints. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, le savoir-faire est la condition du savoir.(voir à ce sujet notre Le métier d’élève, Hachette, 1ère édition 1991)

Des objectifs de progrès social : le fondement en sera la réussite pour tous ; il est évident que si les objectifs cognitifs et les objectifs méthodologiques sont atteints, ces derniers doivent l’être aussi. En réalité ils constituent l’horizon de tout acte d’enseignement ; l’Ecole est pour tous ; les dépenses budgétaires en éducation sont importantes ; que tous en tirent bénéfice constitue une exigence élémentaire. C’est une exigence envers les élèves (ils doivent travailler) c’est une exigence envers l’institution : elle doit leur donner les moyens de réussir ; là est le véritable « contrat scolaire ». La loi sur l’éducation de 1981 (Jospin), tout comme celle de 1995 (Fillon) mettent la réussite de tous en tête des objectifs. C’est une vraie « révolution » : les objectifs sont non négociables, la régulation intervient au niveau des démarches (alors que dans la vision traditionnelle de l’Ecole, les démarches sont non (ou peu) négociables et les objectifs variables).
La réussite massive des fils d’enseignants aux examens, et d’abord au baccalauréat, indique – sauf à penser que par définition ils seraient plus doués que d’autres – que dans certaines conditions ces objectifs peuvent être atteints.


Utopie, fiction ou réalité ?



Dans le domaine de l’éducation il existe de nombreux travaux scientifiques (pédagogie, sciences cognitives, psychologie, sociologie, linguistique et communication …) ; ces travaux concernent soit des questions fondamentales (exemple, en sciences cognitives la nature et le fonctionnement biologique de la mémoire) soit des applications (comment fixer, réactiver, réutiliser les acquis). Paradoxalement c’est dans les secteurs parallèles, tels que l’information ou la publicité que ces données nouvelles ont été le plus valorisées.
On sait que les enseignants lisent peu de littérature professionnelle (au grand dam des éditeurs) ; on ne saurait leur jeter la pierre car rien ne les y invite ni incite ; il n’y a pas si longtemps que des inspecteurs déconseillaient aux enseignants de participer à des activités de recherche …
Leur formation professionnelle de base est rudimentaire : six mois à mi-temps pour un professeur de collège (l’autre mi-temps est consacrée à enseigner en situation de responsabilité) ; et l’innovation est souvent mal vue par l’administration.
.
Quant à leur formation continue elle est pratiquement inexistante, facultative et lorsqu’elle est proposée, axée essentiellement sur les contenus, comme si ce vieil adage « Des connaissances découle la pédagogie » était vraiment pertinent.
Rien donc n’est fait, tout au contraire, pour que les enseignants soient et restent de vrais professionnels de l’enseignement.

Il arrive aussi que les parents, très légitimement soucieux de la façon dont l’école prend en charge leurs enfants, mais qui ont parfois de l’école une idée héritée de celle de leurs grands parents, se sentent fondés à intervenir sur la façon d’enseigner ; ils constituent alors un groupe –explicite ou implicite – de pression qui va dans le sens d’un certain conservatisme ; alors qu’ils devraient être très fermes sur l’atteinte des objectifs de réussite et exiger des professionnels qu’ils fassent leur métier en ce sens.

Avoir une culture du résultat, comme justement on le clame aujourd’hui (mais notons que ce fut une des recommandations du V° Plan dans les années 70 …), implique que l’on se donne aussi les moyens en termes de compétence et de performance des personnes qui ont en charge cette activité.



Les gouvernements accordent à l’éducation un intérêt qui ne se dément jamais. Plus d’un million de fonctionnaires, près de 15 millions d’élèves ou étudiants, au moins 20 millions de parents directement concernés, c’est une population importante. Le navire de l’éducation ne peut être piloté qu’avec doigté. Peut-on dans ces conditions « réformer » la marche du vaisseau ?

L’expérience montre qu’il n’y a que deux façons de faire : soit par « ordonnance » soit par « participation ». Par ordonnance ce fut fait en 1959 ; la IV° République n’avait pas été avare de projets, dont aucun ne fut conduit à terme ; c’est donc par ordonnance que, en 1959, le ministre Jean Berthoin, institue la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans.
Cette façon de faire peut réussir lorsqu’il s’agit d’organisation générale de l’enseignement, mais elle est tout à fait inappropriée dès qu’il s’agit d’agir sur les méthodes et les pratiques.
L’autre façon est celle qui fut tentée par le ministre Alain Savary, en 1982, dans le cadre de la Rénovation des collèges et des lycées. Il s’agit alors de développer des « initiatives pour la réussite », dans les établissements d’enseignement, en apportant aux enseignants toute l’aide – en conseils, en formation – dont ils pouvaient avoir besoin. Fut associé à cette démarche un projet de « Banque nationale de données sur les innovations en éducation », destinée à mutualiser les méthodes et démarches innovantes.
Ce projet avait deux gros inconvénients ; tout d’abord il ôtait toute « lisibilité » à l’enseignement : on ne faisait pas la même chose dans toutes les classe à la même heure dans un même niveau : Jean-Pierre Chevènement qui succéda à Alain Savary « siffla la fin de la rénovation » et proclama « l’élitisme républicain » ; ensuite les inspecteurs se virent dépossédés de leur autorité dans la mesure où, puisque on pouvait innover dans les classes, ils n’avaient plus le monopole du « Voici comment il faut faire ».

Il reste que cette démarche, éminemment réformiste, avait deux énormes avantages : elle était fondée sur la participation des enseignants, or l’expérience indique qu’aucune réforme en éducation ne peut se faire « contre » ou « sans » les enseignants ; elle comportait ensuite les éléments de sa propre régulation puisqu’elle associait de façon systémique les démarches (initiatives) et les objectifs (réussite).


Pour conclure


On connaît les maux, on sait où ils s’enracinent, on peut formuler des hypothèses fiables pour une véritable réforme de notre école. Il ne reste alors que deux explications à l’inertie ou au choix de voies sans issue : soit nos gouvernants ne savent pas faire, soit ils ne veulent pas ; ou bien troisième possibilité : disant qu’on veut faire, on choisit des « collaborateurs » qui ne savent pas faire, et bien sûr on les encourage.
Car il faut bien voir les conséquences « dramatiques » d’une école de la réussite pour tous. Des élèves en difficulté, en rupture de parcours, en désappétence scolaire, ça arrange tout le monde ; orientation par l’échec, échec aux examens, abandons en cours d’étude : la hiérarchie sociale est légitimée par la hiérarchie scolaire.
Car comment envisager notre organisation sociale si tous les enfants réussissaient ?
C’est évidemment un autre projet de société qu’il faudrait construire.